Il tue l’ami devenu amant malgré lui

Marrakech. Dimanche 31 mars. 11h du matin. Les couloirs du siège de la PJ sont calmes. On n’y voit que les limiers qui assurent la permanence. Seulement tout a été ébranlé en quelques secondes. La salle de trafic vient de recevoir une information : le cadavre d’une personne de sexe masculin égorgée, à la tête fracassée et au corps criblé de coups de couteau a été découvert, gisant dans une mare de sang, à la forêt Chabab, située hors de la muraille, près des jardins de la Menara. Les limiers de la 1ère brigade criminelle quittent immédiatement leur bureau, montent dans la fourgonnette, se dépêchent sur les lieux, font les premiers constats d’usage. Le chef de la brigade ferme son calepin après avoir noté les premiers éléments du constat. Il se tourne vers son adjoint : «On doit d’abord savoir qui est la victime, personne ne la connaît…». Son adjoint ne répond pas, ses yeux scrutent encore le cadavre qui n’a pas encore été évacué vers la morgue.
La tâche est difficile. Ils doivent d’abord identifier le cadavre, dont les empreints digitales ont été relevées. Leur fichier a été envoyé à la police scientifique et judiciaire. Quelques jours plus tard, la PJ reçoit la réponse : Les empreints digitales appartiennent à Jawad, 21 ans, célibataire, sans profession, natif et demeurant à El Youssoufia, province de Safi. Que faisait-il à Marrakech ? Ou séjournait-il ?
Deux enquêteurs arrivent à El Youssoufia, s’adressent aux parents de Jawad. «…Non, non, Jawad n’est pas là…Il est en Italie, quelqu’un nous a téléphoné avant-hier pour nous le confirmer…», leur dit la mère.
Les deux limiers échangent des regards. L’un d’eux décline une photo d’identité, s’adresse à la mère. Cette dernière la regarde et sans attendre une question, elle répond : «…Oui c’est Jawad mon fils, mais ou est-il maintenant ?…». Les deux policiers gardent le mutisme, comme si chacun d’entre eux voulait laisser l’autre annoncer la mauvaise nouvelle. Une tâche très dure que d’annoncer à une mère que son fils est mort, assassiné. Mais ils doivent accomplir leur tâche, c’est leur rôle et leur responsabilité. «…Non, Hajja… Jawad était à Marrakech et il y a été tué…». La mère s’évanouit. Les deux policiers attendent qu’elle reprenne connaissance. Elle sanglote, ne pouvant retenir ses larmes. Les deux policiers tentent de la calmer. En vain. Ils essaient pourtant d’en tirer le plus grand nombre d informations sur Jawad. «…Jawad fréquentait, le plus souvent, mes voisins à Marrakech.
Mais cette fois-ci il m’a dit qu’il allait se débrouiller pour aller en Italie…», affirme la mère qui leur a délivré l’adresse de ses voisins à Marrakech.
Les enquêteurs retournent à Marrakech, s’adressent à la famille de Jawad. «…Il venait chez nous le jour, mais il passait la nuit dans une pension située près de la place Jamaâ El Fna…», leur précise un membre de sa famille à Marrakech. Les investigations ciblent aussitôt les registres des pensions et des hôtels non classés de Jemaâ El Fna. Un inspecteur de la brigade ouvre l’un d’eux, regarde, passe d’un nom à l’autre. Il s’arrête.
Jawad(…). «…Voilà son nom, il séjournait dans la chambre n°11, mais pas tout seul…Il était en compagnie de Amine (…)…». Ils tenaient un bout de piste. Les policiers n’ont pas perdu beaucoup de temps pour mettre le grappin sur lui. «…Oui je l’ai tué.
Non, je ne regrette rien…», déclare Amine très calmement aux enquêteurs. Il a 20 ans, également natif et demeurant à El Youssoufia. «…Jawad était un ami…on avait l’intention de se débrouiller pour avoir l’argent nécessaire pour aller à Tanger…On avait l’intention d’émigrer clandestinement vers l’Italie…», explique-t-il aux enquêteurs sans hésitation. Les deux amis passaient leurs journées à la rue, se débrouillaient. Et la nuit, ils retournaient dormir dans une pension. Ils dormaient après s’être enivrés. C’était cela leur vie quotidienne depuis leur arrivée dans la ville ocre. Ils n’avaient aucun autre rêve que de fuir la misère, l’indigence. «…La nuit du 26 mars, raconte Amine, on a bu quelques bouteilles de vin rouge, au point que j’en ai perdu conscience… Lorsque je me suis réveillé, j’ai découvert que j’avais été déshabillé et j’ai découvert sur mon corps quelques gouttes d’un liquide suspect…». Amine n’a pas réagi et n’a rien dit à son ami. Il a gardé son secret. Le lendemain, il n’a pas abusé de l’alcool. Il s’est couché. Par la suite, son ami a tenté de lui déboutonner son pantalon. Amine s’est énervé. Son ami a essayé de le calmer. Et la nuit s’est passée comme si rien de rien n’était. «…Je n’ai jamais conçu que ma dignité puisse être un jour bafouée par quelqu’un…et je ne le permets à quiconque …», dit-il aux enquêteurs.
Samedi 30 mars. La nuit tombe. Les deux copains doivent s’enivrer. Amine demande à Jawad d’acheter des bouteilles de vin rouge, de se rendre à la forêt Chabab. Là, d’un verre à l’autre, Amine dit à son ami : «…Jawad, je vais aller me soulager…». Il disparaît quelques secondes. Puis, le voilà qui revient, une grosse pierre à la main. À pas lents, il s’approche de Jawad, lui assène un coup violent sur la tête. Jawad tombe, s »évanouit. Hors de lui, Amine prend un couteau, l’égorge comme un mouton, lui crible le corps sans pitié. Il se dirige par la suite vers un publiphone, téléphone à la famille de Jawad, leur dit : «…Jawad est en Italie, il va vous téléphoner dans quelques jours…». Si Amine, qui attend actuellement son jugement, ne regrette pas à ce jour son acte criminel, il le regrettera sans doute lorsqu’il se rendra compte qu’il n’a plus d’avenir.

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