Imams-Rabbins : Un rendez-vous manqué

Imams-Rabbins : Un rendez-vous manqué

ALM : Comment expliquez-vous le report du Congrès mondial des Imams et Rabbins prévu à Ifrane du 31 mai au 3 juin ?
Alain Michel : Principalement par les terribles événements qui se sont déroulés ces dernières semaines dans les territoires palestiniens, à Gaza et Rafah mais également en Irak.
L’intensité des drames qui ont eu lieu, ne permettait plus la sérénité indispensable à la tenue d’un tel Congrès, puisque à cette manifestation auraient été présents 50 Imams et 50 Rabbins dont un certain nombre de Rabbins israéliens.Dans de telles circonstances, les Rabbins israéliens étant considérés comme Israéliens avant d’êtres considérés comme religieux, les évènements au Moyen-Orient auraient sans doute pris beaucoup de place dans l’environnement de la manifestation et, bien que l’engagement formel avait été pris, pour qu’en aucune circonstance, la politique ne soit abordée durant le Congrès, le risque de dérive dans ce domaine était devenu trop important pour que les rencontres s’effectuent dans le climat positif de dialogue si nécessaire à sa réussite. Par ailleurs, de nombreuses réactions se sont exprimées au Maroc contre la tenue du Congrès. L’accueil de Rabbins israéliens étant considéré, à tort selon moi, comme un soutien inacceptable aux actions et au comportement du gouvernement israélien.
Il me semble que c’est justement dans les circonstances dramatiques que doivent être maintenues et développées toutes les initiatives de rencontres et de dialogue.
Comment avez-vous accueilli l’annonce de ce report ?
Avec stupéfaction et tristesse dans un premier temps, car pour moi le grand perdant de tout ceci c’est d’abord « La Paix », et puis, dans un deuxième temps avec confiance et sérénité.
Dès l’annonce de ce report, nous avons reçu par centaines non seulement des messages, mais des soutiens venant de toutes parts, de nos partenaires, de tous les participants, de personnalités religieuses, politiques, intellectuelles, mais aussi et en très grand nombre de personnes anonymes. Toutes et tous se sont engagés avec détermination à soutenir le Congrès, ce report étant bien sûr considéré comme une « étape » et en aucun cas comme un échec. Et puis, selon la philosophie chinoise, une difficulté est faite pour être surmontée, c’est une opportunité qui permet de grandir et donc de s’améliorer. Nous mettrons à profit ces quelques mois supplémentaires afin de renforcer le Congrès dans le fond et dans la forme, et qu’ainsi les fruits en soient encore plus nombreux. La majorité des Imams et des Rabbins qui avaient confirmé leur venue, ont affirmé leur volonté d’êtres présents à l’automne dans des nouvelles dates. Il s’agit de très grandes personnalités venant de tous les pays et dont la majorité est en fonction. Tous représentent d’importantes communautés, c’est pourquoi, ce Congrès peut apporter une véritable transformation dans le monde. Après avoir rencontré et consulté un grand nombre de responsables et de personnalités diverses, j’ai confiance aujourd’hui que le Maroc et la population marocaine seront vraiment partenaires et moteurs de ces rencontres à l’automne.
Pourquoi le choix du Maroc pour abriter cette initiative ?
Pour toutes les raisons historiques, culturelles, traditionnelles et même constitutionnelles bien sûr qui ont fait que le Maroc est le symbole même de la terre d’accueil, de dialogue, d’ouverture, de tolérance que tous aiment et respectent, mais aussi parce qu’il s’agit d’un pays arabe dans lequel Juifs et Musulmans ont toujours cohabité en harmonie. Et aussi bien sûr, parce que le Roi est le commandeur de tous les croyants. Le Maroc réunit bien toutes les raisons d’accueillir un événement pour la paix aussi unique et d’une telle importance.
Quels ont été vos interlocuteurs officiels au Maroc pour le congrès en question ?
Avec André Azoulay, conseiller de Mohammed VI qui a accepté de se faire notre porte-parole auprès du Roi et qui nous a apporté le soutien nécessaire pour que le Congrès puisse avoir lieu à Ifrane. Bien sûr, nous avons beaucoup travaillé avec Rachid Ben Mokhtar, le président de l’Université Al Akhawayn qui avait également tout organisé pour accueillir le Congrès, également avec le ministre des Habous et des Affaires islamiques Ahmed Toufik.
Pensez-vous maintenir l’organisation de ce congrès au Maroc ou avez-vous l’intention de le délocaliser ailleurs ?
Pour toutes les raisons dont je vous ai parlé, nous souhaitons bien évidemment qu’il ait lieu au Maroc et si possible à l’Université d’Ifrane qui réunit toutes les conditions nécessaires et avec laquelle nous avons développé de vrais liens d’amitié propices la réalisation ensemble dans l’avenir d’autres actions pour la paix.
Cependant, si la tenue du Congrès n’était pas possible au Maroc, il est bien évident que nous l’organiserons ailleurs. En raison de la portée mondiale de l’événement, dès l’annonce du report du Congrès, 5 pays se sont manifestés pour prendre le relais du Maroc si cela était nécessaire.
A votre avis, réunir des Imams et des rabbins est-il un bon vecteur pour la paix sachant que les atrocités commises en Palestine sont inspirées par les extrémistes religieux des deux bords ?
C’est la raison même de ce Congrès, donner la possibilité aux religieux, ceux qui vivent leur foi avec authenticité et vérité et qui sont la très grande majorité, de condamner ensemble fermement et totalement le terrorisme de quelque bord qu’il soit. Qu’ils condamnent toutes les actions de violence faites au nom de Dieu. Ce Congrès est l’occasion pour les vrais Imams et les vrais Rabbins d’affirmer au monde entier que la paix et la réconciliation sont l’essence même de leur religion. Qu’au nom de Dieu, au nom des religions, aucun acte de terrorisme, qu’il soit individuel ou d’Etat ne peut être réalisé.
Pas plus la destruction de peuples ou de pays comme l’Irak, l’Afghanistan ou la Palestine, que de civils dans un autobus ou dans un café victimes de fanatiques endoctrinés et manipulés par des extrémistes. Aujourd’hui, Dieu et la religion sont l’alibi de toutes les dérives politiques ou économiques, il est urgent que cela cesse, que les religieux mettent ensemble un terme à ce silence coupable et à la limite complice, en condamnant explicitement et fermement toutes ces dérives politiques, collectives ou individuelles. Au cours de ce Congrès, il est prévu que les Imams et les Rabbins travaillent ensemble à partir des points d’unité des deux religions, afin qu’ensemble ils décident d’actions concrètes et d’importance qui permettent de faire avancer la paix. On peut imaginer que ce soient des actions concernant la formation, l’éducation, la communication etc Un certain nombre d’experts, de religieux dont plusieurs Chrétiens mais aussi d’enfants venant de plusieurs pays seront témoins des rencontres et des séances de travail, afin d’apporter aux Imams et aux Rabbins leurs regards et leurs expériences. La présence de cinquante enfants venant de cités européennes et qui ont décidé d’agir autour d’eux après le Congrès, en ambassadeurs de la paix est primordiale pour que ce Congrès prenne prioritairement en compte les générations futures et que les discussions s’établissent dans un contexte d’avenir et dans un climat d’authenticité et de vérité.
Quels sont les objectifs de la Fondation “Hommes de Parole“ dont vous êtes le président ? Quelles sont les actions déjà à son actif ?
« Hommes de Parole » est une Fondation suisse, qui, par ses publications et ses colloques, oeuvre à créer des espaces d’expression, de dialogue et de reconnaissance. Partout où il y a conflit, opposition, elle affirme que peut exister un troisième axe, sans vainqueur, ni vaincu, où les parties peuvent s’unir et se construire par leur complémentarité. Sans prendre parti, la Fondation est parfaitement neutre, je dirais même activement neutre, puisque elle est totalement indépendante de toute idéologie, de toute religion, de toute politique, ce qui lui permet de mettre en présence les acteurs des grands événements du monde pour leur permettre d’exprimer et d’engager leur parole en toute liberté et sans aucune pression. L’accueil de toutes les positions dans leur intégrité permet de faire émerger des solutions communes qui dépassent les stratégies individuelles afin de satisfaire tous les besoins en présence. Communiquées au public, ces paroles peuvent apporter à tous une conscience globale et profonde des situations, des hommes, des enjeux et de leurs dimensions. C’est dans ce cadre qu’a été organisé il y a un an, à Caux un premier congrès, il réunissait 40 personnalités palestiniennes et israéliennes qui durant 4 jours, ont travaillé ensemble pour initier de nouvelles voies pour la paix. C’est d’ailleurs au terme de ce Congrès qu’a été décidée cette rencontre au Maroc réunissant cinquante Imams et cinquante Rabbins. Je profite d’ailleurs de cette discussion pour confirmer que je ne suis ni Rabbin, ni Israélien, ni historien contrairement à ce qui a été précédemment écrit mais français et chrétien. Mon action s’inscrit dans le prolongement d’une activité humanitaire de 15 années passées sur les lieux de conflits, dans de nombreux pays en guerre, principalement l’Irak, la Bosnie, l’Afrique et le Moyen-Orient.
Au terme de ces 15 années passées à tenter de soulager quelque peu les conséquences des conflits, j’ai décidé de me battre non plus seulement sur les conséquences mais sur leurs causes. Je considère que de ne pas agir sur les causes, ne pas témoigner, ne pas dénoncer lorsque l’on a conscience des responsabilités est une complicité avec le mal.

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