«Intéresser la majorité silencieuse»

ALM : Que pensez-vous du taux de participation aux dernières législatives ?
Mohamed Berdouzi : Les élections sont derrières nous. Leurs enseignements sont devant nous. Méditons-les sans autosatisfaction excessive, ni négativisme. L’enjeu n’est rien moins que le devenir du pays et de sa démocratie en construction. La participation électorale «brute» a été juste plus que moyenne (52 %). La participation «nette», déduction faite des bulletins nuls, a été insuffisante. Elle donne deux signaux :
– Un déficit de confiance dans les institutions élues qui doivent devenir plus performantes, se rapprocher des citoyens et leur rendre compte.
– Un déficit d’encadrement de la population par les partis politiques, pourtant nombreux et, pour certains, très enracinés… dans l’histoire, quoique pas assez dans la géographie.
Le tissu partisan devrait se rénover et se dynamiser pour attirer non seulement les non-inscrits et les abstentionnistes actuels, mais aussi la cohorte des jeunes âgés de 18 à 19 ans et sur lesquels il sera difficile de faire encore l’impasse à l’avenir. À défaut, quelque 70 % du corps électoral potentiel resterait alors en dehors du jeu démocratique, au grand dam de la crédibilité et de l’immunité de la démocratie elle-même.
Plutôt que de se targuer d’histoire glorieuse ou de prouesse électorale rapide, la modestie est de mise: la classe partisane doit se regarder en face, se toiletter en profondeur, regarder l’avenir, écouter le peuple et rénover ses concepts et sa praxis.
Que pensez-vous du scrutin lui-même ?
Les élections ont été jugées honnêtes par la plupart des acteurs et des observateurs. On peut donc bâtir sur cette expérience pour éradiquer les pratiques illicites et corruptrices. Mais elle a aussi souffert de cacophonie : remplissage clientéliste des listes, querelles fratricides pour la tête de liste, paradoxe du double vote soit-disant pour un même «programme» de parti, iniquité du découpage en circonscriptions dont la seule longueur variait entre 5 et 300 Km.
Résultat technique : «un mode de scrutin plurinominal, mégalocéphale, à deux votes et aux circonscriptions incommensurables». Un mode incongru, à ne pas «légitimer» par le bulletin unique qui a certes la vertu de dissuader la corruption. Cette technique-ci sied à n’importe quel mode de scrutin.
Résultat social : ce n’est pas un mystère que beaucoup ont voté pour une personne et non pour une liste ; d’autres n’ont pas voté du tout par méconnaisse et par éloignement du baron de liste ; comportements d’autant plus compréhensibles que les «programmes» partisans, censés donner un sens aux listes, se disputaient la palme des généralités phrasées de façon exotérique, ou alors des promesses «concrètes» ressassées mais non tenues.
Quelle lecture faites-vous des résultats de ce scrutin ?
Aucun ras-d-marée n’a déferlé des urnes. Les partis les mieux lotis ont eu chacun environ 10 à 15 % des 325 sièges pourvus. Autant se rendre à l’évidence : il n’y a pas encore de grand parti, doté d’une majorité relative ou d’un poids spécifique atteignant, à tout le moins, 25 à 35 % des députés.
Tous nos partis demeurent, pour l’instant, de taille insuffisante à infime. Même entre ceux qui ont eu 10 à 15 % des sièges, l’écart est peu significatif par rapport à la globalité de la carte partisane. Pour réunir une majorité assez viable, chacun d’eux a besoin d’une prouesse géométrique et non arithmétique : il ne lui faut pas un simple additif d’alliés, mais la multiplication de son propre effectif par 3 à 5 fois.
Ce sérieux problème quantitatif se complique par les migrations et les soubresauts d’alliances et de fissions partisanes incessantes. Celles-ci peuvent être légitimes lorsqu’il est question de démocratie interne ou de position politique sérieuse. Mais on sait que s’y mêle aussi la pure surenchère clientéliste et arriviste, voire la voracité pécuniaire.
Conséquence : la carte partisane avérée demeure versatile et en recomposition.
Que représente pour vous la nomination de M. Driss Jettou ?
Un Premier ministre non partisan a été nommé. Côté constitution : la décision est valable. Ni texte, ni coutume consolidée ne l’interdit. Il est même heureux qu’avec une carte partisane si effritée et versatile, on ne fasse pas un nouveau précédent de coutume constitutionnelle, liant artificiellement le choix du Premier ministre au seul palmarès électoral, quelle que soit la modestie des scores des partis en tête et de l’écart entre eux.
Une telle coutume ne se justifierait qu’en présence de partis assez forts pour constituer, chacun, le gros de l’alliance qu’il dirige, au lieu d’y être une minorité engloutie parmi une multitude de partis et de factions, le cas échéant ingérable.
Certes, au Parlement, les alliances peuvent à la rigueur se nouer et se dénouer au gré des questions à trancher et des aléas individuels et de factions. , au gouvernement, le Premier ministre doit être fort et l’équipe assez soudée pour être performante, conséquente et durable. Mais d’où un Premier nonpartisan tiendrait-il sa légitimité ? D’abord de sa compétence, de sa crédibilité et de sa capacité à faire adopter sa politique et ses projets par une majorité relative de députés. Ensuite, le régime constitutionnel marocain n’est ni purement parlementaire, ni d’assemblée. Il est une «monarchie démocratique et sociale», ayant sa propre légitimité et empruntant aux régimes présidentiels de par le monde des prérogatives concernant la pérennité de l’Etat et l’effectivité et la cohérence de l’exécutif dans son ensemble.
En termes de priorités, quels sont les défis à relever aujourd’hui ?
L’heure est à la mobilisation de toutes les volontés et les compétences pour ouvrir et réussir les immenses chantiers économiques, sociaux et éducatifs que le Maroc attend. Le sort de la démocratie ne dépend pas des intérêts et des calculs de tel ou tel parti. Il dépend de la résolution effective et diligente des problèmes des gens. L’enjeu est l’amélioration de l’autonomie matérielle et intellectuelle de l’écrasante majorité des citoyens électeurs. Le but est que ceux-ci s’enrôlent dignement dans la vie démocratique sans pouvoir être trompés par ceux qui l’instrumentalisent afin d’en détruire l’essence: le citoyen libre. Le but est aussi de sortir des prochaines échéances électorales de 2003 et 2007 avec des partis authentiquement démocratiques, rénovés et assez forts pour faire barrage à toute régression politique. Or, ces échéances, c’est presque demain ou après-demain. À ne pas y prendre garde, à se laisser aller au sectarisme, à l’électoralisme étriqué et aux guéguerres de positions, on raterait la guerre offensive qui s’impose contre la pauvreté, l’illettrisme, l’arriération et l’obscurantisme. Aucun démocrate averti et conséquent ne saurait s’y laisser prendre.

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