«J’ai été pris au piège»

ALM : Comment avez-vous été impliqué dans le coup d’Etat du 16 août 1972 ?
Ahmed El Ouafi : Je n’ai pas pris part à ce coup d’Etat. J’en ai été témoin, malgré moi. Même aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre comment est-ce que j’ai pu être présent ce jour-là à la 3ème base aérienne de Kénitra. J’avais demandé ma mutation à la base de Meknès et me préparais à déménager.
Je devais même me rendre ce fameux 16 août à Meknès en compagnie d’un capitaine. Je ne sais pas ce qui s’est produit dans ma tête pour que je monte dans ma voiture et retourne à la base de Kénitra, sans même m’excuser auprès du capitaine Bensaïd avec qui je devais me rendre à Meknès.
Cette version est difficile à comprendre pour une personne qui cherche des arguments logiques…
Il n’y a rien à comprendre avec le destin. Vous savez, je vais vous faire une confidence que je n’ai jamais répétée auparavant. Une semaine avant le coup d’Etat avorté, mon fils Redouane, âgé alors de 5 ans, m’a dit: «papa, tu vas être arrêté par la police !» C’était tellement inattendu que je n’ai pas su s’il fallait en rire ou s’en affliger. Ce que je peux affirmer aujourd’hui, après près de 32 ans, c’est que je me sentais comme téléguidé par une force suprême vers cet endroit. Il était écrit là-haut que je devais être présent à la tour de contrôle de la base de Kénitra.
Comment avez-vous été accueilli à la base ?
Le commandant de la base de Kénitra, le lieutenant-colonel Amekrane, a été surpris de me voir, mais il m’a dit que ça tombait bien et qu’ils allaient improviser une petite fête le soir pour célébrer mon départ à Meknès. Je suis descendu au mess et ai été surpris de l’absence des pilotes. Je me suis renseigné et on m’a informé qu’ils étaient partis pour préparer l’escorte royale.
Ce sont ceux-là mêmes qui ont tiré sur le Boeing royal. Comment expliquez-vous le fait qu’ils n’aient pas abouti dans leur projet?
On a dit beaucoup de choses là-dessus, mais peu de gens connaissent la réalité. Tout ne s’est pas déroulé selon les plans des putschistes. Le 27 juillet, nous avons reçu l’ordre de l’état-major pour armer quatre avions de chasse. Les quatre avions ont été surarmés : roquettes, canons de 20 mm et napalm. Tous les militaires vous le diront : avec cette puissance de feu, les chasseurs n’auraient laissé aucune chance à un avion de ligne. Le lieutenant-colonel Amekrane avait son homme de confiance qui veillait sur les quatre avions : Kouira. Le jour du putsch, ce dernier a eu un malaise et s’est absenté de la base.
Que s’est-il produit alors ?
Le lieutenant Touil, qui n’était certainement pas au courant du coup d’Etat, a demandé à désarmer les quatre avions et à les acheminer vers un atelier. A partir de la tour de contrôle, j’ai remarqué qu’ils n’étaient plus sur la piste et ai fait part de mon étonnement au lieutenant-colonel Amekrane. Il est devenu livide et a fait rappeler Kouira.
Comment est-ce que ces quatre avions ont-ils influé sur la suite des événements ?
Le lieutenant-colonel Amekrane a donné l’ordre pour en armer d’autres, et comme le personnel n’était pas au courant du coup d’Etat, il les a armés dans la précipitation avec des cartouches, dont certaines étaient périmées. Les trois chasseurs qui ont ouvert le feu sur le Boeing l’ont fait à l’aide d’un canon 20 mm, alors que les quatre avions désarmés allaient lancer des roquettes. A mon avis, c’est le détail le plus important de l’échec de cette opération.
De la tour de contrôle, vous avez suivi l’échange entre les chasseurs et le commandant du Boeing…
Mais je ne pouvais rien faire. J’étais paralysé par la surprise. Pris au piège. J’ai payé un très lourd tribut de ma présence dans un endroit où il ne fallait pas être : 19 ans de prison au bagne de Tazmamart. L’Histoire en a voulu ainsi. Et je ne veux pas insister outre mesure sur l’erreur judiciaire qui m’a privé avec d’autres personnes de nombreuses années. Mais pour le devoir de mémoire, il faut tout dire de cette période. Pour ma part, la boucle est bouclée et je n’ai aucune rancune. Je regarde vers le Maroc qui ouvre des perspectives à mes enfants.

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