Jalousie destructrice

Nous sommes en 1999. Zakaria a trente ans. Il conduit, depuis deux ans, un grand taxi faisant la navette entre Casablanca et Settat. Ce métier lui a appris tant de choses. Les bonnes comme les mauvaises. Il a appris comment se comporter avec les clients, comment ne pas réagir, agressivement et comment parfois aller jusqu’à avaler la couleuvre. Il est prêt même à affronter d’éventuels agresseurs puisqu’il s’agit d’un phénomène en hausse, ces derniers temps, contre les chauffeurs de taxis. «Ce métier comporte beaucoup de risques, c’est pourquoi tu dois toujours être prêt à affronter n’importe quel danger». Il se souvient des conseils d’un vétéran dans la profession. Mais il a appris aussi à s’enivrer. Ses rencontres presque quotidiennes avec ses collègues et amis dans des bars l’ont encouragé un jour à goûter au vin. «Attention mon fils, éloigne-toi du vin, ne l’approche jamais», lui disait son père. «Pourquoi me ligote-t-il par ses conseils alors que mes amis se soulagent avec le vin?», se demande-t-il. Zakaria se libère des conseils de son père, cherche à découvrir ce liquide magique, qui fait tourner les têtes, qui incite à chanter, à danser, à bavarder, à converser librement.
Certes, le premier verre avait un goût amer. Mais d’un verre à l’autre son goût lui est devenu délicieux. Il commence à s’habituer surtout au vin rouge. Il a goûté bien sûr à d’autres boissons alcoolisées. Mais il n’a pas trouvé meilleur que le vin rouge. Zakaria devient un habitué des bars. Puis, lorsqu’il loue une chambre dans un quartier de Settat, il cesse de les fréquenter et commence à boire chez lui. Parfois tout seul et d’autres fois avec des amis. Au fil des mois, il commence à y emmener avec lui Amina.
Cette fille de dix-huit ans est vraiment belle. Elle est serveuse dans le café juste à côté de la station des taxis à Settat. Sa beauté séduit tous les clients au point que chacun espère qu’elle l’aimera un jour ou qu’elle lui consacrera au moins un petit moment dans sa vie.
Quand elle sourit à l’un d’eux c’est comme si le monde lui avait ouvert les portes du bonheur. Zakaria ne faisait pas exception. Mais il est différent. Parce qu’il est vraiment tombé amoureux d’elle. Son coeur bat la chamade quand elle arrive à sa table pour recevoir la commande. Il n’a pu patienter plus d’un mois pour lui révéler ses sentiments. «… Je pense à toi depuis le premier jour où je t’ai vue dans ce café…La réalité est que je t’aime sans te dire un mot… », lui dit-il un jour.
Elle n’a pas été surprise parce qu’elle avait remarqué ses regards brûlants, enflammés d’amour. Elle avait entendu tant de propos mielleux, et dépourvus de sincérité. Ceux de Zakaria sont aussi sincères que mielleux. Nul parmi les clients ne pouvait croire qu’elle pourrait se jeter facilement dans les bras de l’un d’entre eux. Mais la sincérité et l’amour pur et vrai ont eu raison de sa résistance. Leurs rencontres se multiplient d’une semaine à l’autre au point que les habitants croient qu’ils sont mari et femme. Ils commencent à se rencontrer chez lui, à y passer des nuits ensemble. Un grand et vrai amour les unit. Ce ne sont pas des jeux d’adolescents. Ils se promettent de se marier. Mais ils attendent l’occasion convenable.
Les semaines et les mois se poursuivent et leur amour grandit au point que Zakaria n’aime plus la voir sourire à quelqu’un d’autre. Quand il s’attable au café où elle travaille, il n’arrive pas à contrôler ses nerfs au point que ses collègues et amis lui conseillent de ne plus s’y attabler. La jalousie commence à lui ronger le coeur. «Mais je dois sourire aux clients…je n’y peux rien … En plus je ne peux rien dire à quelqu’un qui me fait des avances…Est-ce que je vais le frapper pour être jetée à la rue ?», lui dit-elle de temps en temps. Mais ces mots ne trouvent aucune place dans la tête de Zakaria et ne peuvent rien contre sa jalousie qui devient de plus en plus destructrice. Trois ans plus tard, il ne peut supporter ses comportements avec ses clients. Quand elle l’a accompagné, un jour du mois de mars, chez lui, elle ne pensait pas que les choses allaient tourner aussi mal. Zakaria se soûlait. D’un verre à l’autre, il lui reprochait de sourire aux clients.
Elle tente de se disculper. Mais en vain. La jalousie l’a aveuglé, lui a détruit le coeur au point que Amina n’arrive plus à savoir s’il l’aime ou pas. Il ne cesse cette nuit de lui faire des reproches. Soudain, il se saisit d’une bouteille vide, la brise contre le mur. Puis, il lui assène des coups au bas-ventre. Elle hurle.
Il la saisit entre ses bras, commence à pleurer avec elle, l’aide à s’habiller et la transporte à bord de son taxi vers l’hôpital. Les blessures sont graves et le médecin appelle la police. «Un jeune m’a agressé quand je suis descendue du train arrivant vers vingt-deux heures de Meknès…Il m’a violée et il a pris la poudre d’escampette…», dit-elle aux enquêteurs.
Quand le chef de la brigade relit ses déclarations, il se rend compte qu’aucun train n’arrive de Meknès vers vingt-deux heures et il est convaincu qu’elle a menti. Il se rend une fois encore chez elle à l’hôpital pour la confronter avec ses remarques. Elle s’effondre et déclare : «C’est mon amant qui m’a frappée parce qu’il est jaloux…Mais je l’aime encore». Zakaria a été arrêté. «Je l’ai blessée… car c’est moi seul qui dois l’aimer et moi seul qui l’aime…». Quand Zakaria a été condamné à deux ans de prison ferme par la chambre criminelle près la Cour d’appel de Settat, Amina n’a pas pu retenir ses larmes. Mais les clients du café où elle travaillait et les collègues, les amis, la famille et les voisins de Zakaria s’interrogent si cet amour vivra jusqu’à sa remise en liberté. Ils devront attendre 2004 pour connaître la réponse.

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