Journalistes escrocs

A Casablanca, le phénomène des faux journalistes, appelés railleusement les « Nejjaras », commence à prendre une dimension inquiétante, souillant l’image de la profession et mettant devant leurs responsabilités les agences de communication, accusées d’encourager cette pratique. Plusieurs dizaines de personnes portent frauduleusement l’écharpe des «Nejjaras». Et si les causes de ce phénomène sont multiples, la responsabilité des agences de communication est néanmoins évidente en refusant de demander la présentation de la carte professionnelle, affirme le secrétaire de la section casablancaise du Syndicat National de la Presse Marocaine (SNPM), Benslimane Nour Yakine.
Les agences de communication reconnaissent leur responsabilité mais affirment leur impuissance. « C’est vrai, ce phénomène commence à nous agacer, mais comment peut-on faire pour contrôler l’accès à une salle de réunion ou à un hôtel »?, s’exclame Mme Syllvie Tailliez, responsable des relations presse à l’agence Saga Communication. Pour contourner l’exigence de la carte de presse, les «Nejjaras» ont trouvé la panacée. Les « directeurs » de journaux qu’ils prétendent représenter leur ont fait établir des cartes barrées aux traits rouge et vert, en violation flagrante de la législation en vigueur. «Même les journalistes professionnels – que nous connaissons d’ailleurs comme tels – n’en portent pas. Et lorsque nous insistons, on nous crée des scandales», se plaint Mme Tailliez.
Cette responsable n’oublie pas pour autant que certaines agences jubilent à la vue d’une salle archi-comble, même si, le lendemain, les articles relatant l’événement se comptent sur les doigts. Selon M. Nour Yakine, la législation, « trop laxiste » sur la publication des journaux, « encourage » la prolifération de telles pratiques. « La liberté de la presse ne signifie pas que quiconque pourrait publier un journal », selon ce responsable syndical, pour qui cette liberté « doit être assortie d’un cahier des charges précisant les devoirs et obligations de tout un chacun et garantissant la dignité des journalistes ». « Il est grand temps d’avoir de véritables entreprises de presse qui garantissent la dignité des journalistes au lieu de les exploiter et de les jeter dans les démons de la misère. Ce faisant, elles les poussent à s’adonner à des pratiques contraires à l’éthique », dit-il. La panse remplie, reste comment payer le loyer ou prendre un taxi pour rejoindre le domicile tard dans la soirée. Quémander est monnaie courante, mais c’est insuffisant car dépendant de la générosité des invités et autres connaissances. Alors, le recours à l’arnaque se fait avec une spontanéité déconcertante.
Les professionnels se souviendront longtemps des procès intentés à Casablanca à plusieurs « Nejjaras » pour escroquerie. Le constat fait, les avis demeurent toutefois partagés sur les moyens d’arrêter la gangrène. Si les professionnels appréhendent la solution dans un cadre global, celui des conditions d’exercice du métier de journaliste au Maroc, les agences de communication se disent ouvertes à toute coordination avec le SNPM.
« Nous sommes persuadés que les «Nejjaras» salissent l’image aussi bien des professionnels que des agences de communication. C’est pourquoi nous sommes disposés à nous asseoir sur la même table avec le SNPM pour réfléchir sur ce problème », affirme Sylvie. Une proposition loin d’intéresser les professionnels qui nourrissent de la méfiance à l’égard de certaines agences de communication connues sur la place pour leur « complicité ». « Le problème doit être traité dans un cadre global. Le SNPM a élaboré plusieurs propositions à même d’immuniser l’exercice de la profession et d’améliorer son rendement », selon M. Nour Yakine. « Il y a urgence de renforcer la déontologie, de mettre en oeuvre la Charte d’honneur, de démocratiser les rédactions et d’établir des conventions collectives qui préservent les droits des journalistes. En somme, il faut que les médias se modernisent », affirme-t-il, l’air convaincu. En attendant, cette meute continuera de faire ravage. Les professionnels, eux, resteront résignés à constater les dégâts. Mais jusqu’à quand ?

• Mohamed Touzani (MAP)

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