Juifs du Maroc : Le passé a un avenir

Chaque année, à l’issue de la Pâque juive, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent dans des parcs pour célébrer la Mimouna, la fête purement marocaine clôturant les 8 jours de Pessah. Au fil des ans, cette joyeuse manifestation, à laquelle sont invités les originaires du Maroc de toutes les villes, suscite une interrogation : «Comment peut-on ne pas être marocain ? ».
La Mimouna est célébrée par les Juifs originaires du Maroc aux quatre coins du monde, aussi bien à Manaus, au cœur de l’Amazonie, qu’à Paris, Tel Aviv, Caracas, Montréal, Los Angeles ou Madrid, voire même à Shangaï où un mariage juif marocain, le premier mariage selon le rite hébraïque célébré en Chine populaire depuis 1949, s’est déroulé récemment, en présence de l’ambassadeur du Maroc en Chine et de différents officiels locaux.
Le fait a plus que valeur de symbole. Alors qu’elle comptait près de 300 000 membres au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la communauté juive du Maroc est certes réduite aujourd’hui à 3 000 membres. Cela ne signifie pas pour autant la disparition du judaïsme marocain car un million de personnes dans le monde, dont 80% en Israël, continuent à maintenir intactes leurs traditions culturelles, une manière d’être inséparable d’une longue coexistence pacifique avec l’Islam.
C’est à la formidable saga de ces originaires du Maroc qu’est consacré notre nouveau livre, en hébreu et en français. S’appuyant sur une solide documentation, fruit d’une longue enquête, cet ouvrage retrace les circonstances dans lesquelles se déroula, entre 1947 et 1973, le grand exode des Juifs du Maroc et les conditions de leur installation en Israël, en particulier, où ils jouent désormais un rôle déterminant dans la vie politique du pays. L’ouvrage évoque également l’installation de plusieurs milliers de Juifs marocains en France (100 000), Espagne, Angleterre, au Canada (30 000), aux USA et en Amérique latine, notamment au Venezuela ( 20 000) et au Brésil, où ils ont recréé des institutions spécifiques tout en s’insérant avec succès dans la société environnante.
Leur intégration réussie leur a permis de conserver des liens étroits avec leur pays d’origine, des liens considérablement réactivés après 1984 avec la tenue, à Rabat, à l’invitation de feu Hassan II, et en présence de tous les représentants de la classe politique marocaine, d’un Congrès du Rassemblement mondial du judaïsme marocain dont les fondateurs se retrouvèrent en 1999 à Marrakech où ils eurent le privilège d’être reçus par le Souverain et de transmettre à ce dernier la bénédiction de l’ancien Grand Rabbin séfarade d’Israël, le rav Ovadia Yossef.
Ce nouvel ouvrage, outre le tableau fort complet qu’il brosse de la répartition des originaires du Maroc dans le monde, constitue aussi et surtout une étude exhaustive sur la préservation chez eux de l’identité marocaine, une identité inséparable de la fidélité à la dynastie alaouite incarnée par les fidèles tutélaires de Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI, et de la défense des positions marocaines.
Car, ainsi que le montre l’ouvrage, si le redéploiement géographique du judaïsme marocain répondait à sa volonté de participer au rêve ancestral de reconstruction d’un Etat , il n’impliqua en rien une rupture avec le Maroc et ses habitants musulmans, encore moins avec la dynastie dont tous s’accordent à rappeler qu’elle a constamment protégé les Juifs, y compris et surtout aux heures les plus sombres de l’histoire, lorsque Vichy édicta un scandaleux Statut des Juifs. 
Cette conception est fondée sur le souvenir de la multiséculaire coexistence mutuelle entre Musulmans et Juifs, vaut aussi pour le présent et pour l’avenir.
Loin d’être une quelconque nostalgie, l’identité juive marocaine est une certaine conception du monde. C’est peut-être ce qui explique qu’elle ait survécu aux bouleversements décrits dans ce livre car ils n’étaient pas de nature à déraciner une manière d’être ou à entraver le « renouveau» du judaïsme marocain.
Un renouveau dont ils souhaitent qu’il soit connu de leurs concitoyens musulmans aux côtés desquels ils vécurent pendant des siècles et dont la culture a profondément imprégné leur propre héritage.  A l’heure où les différents fondamentalismes au sein des trois religions du Livre constituent une menace pour la démocratie et la sécurité du monde, il est bon qu’un ouvrage de ce type essaie de rappeler l’authentique symbiose judéo-musulmane, dont l’Andalousie médiévale puis le Maroc moderne furent le théâtre. Ce n’est pas un legs du passé mais une leçon pour l’avenir. Le passé a un présent et un avenir, c’est là la thèse traversant ce livre, voyant dans le départ des Juifs du Maroc non la fin d’une histoire commune multiséculaire, mais, au contraire, une nouvelle page d’une histoire toujours partagée dont la complexité et la richesse sont source de réflexion pour chacun d’entre nous. Mais il est indispensable que nul n’essaie, à titre personnel ou politique, de s’en servir.


* Robert Assaraf, Juifs originaires du Maroc : Emigration et Identité retrouvée , Editions du CRJM ( Centre de Recherches sur les Juifs du Maroc), environ 250 pages, en français et en hébreu, à paraître en mai 2008.

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