Kaïma Belaouchi : «Ce qu’avait fait le gouvernement algérien est un crime»

Kaïma Belaouchi : «Ce qu’avait fait le gouvernement algérien est un crime»

ALM : Vous avez été expulsée d’Algérie en 1975. Racontez-nous comment cela s’était passé ?
Kaïma Belaouchi : C’est très dur à chaque fois de parler de ce que j’ai vécu en Algérie. Mais, c’est une thérapie pour moi de faire un flash-back de ce drame. Je vais commencer par le jour même. J’avais 10 ans et cinq mois quand j’étais refoulée d’Algérie, précisément en 1975. Je me rappelle très bien, c’était la fête de Noël, et c’était un jeudi. J’étais à l’école, j’avais faim et j’attendais avec impatience la cloche qui sonnera à 16h, le temps de la cantine, pour prendre le lait au chocolat et le gâteau particulier de Noël. J’étais très heureuse même qu’il faisait trop froid. Dix minutes avant le moment de la cantine, j’étais surprise, c’était mon père, qui est venu à l’école et m’avait demandé avec cette expression «Kaïma, on sort de l’école, on va partir». Je suis restée bouche bée sans rien comprendre et rien dire. Je savais que bien avant nous, beaucoup de Marocains ont été expulsés dans les années soixante vers le Maroc. C’était la fête de l’Aïd Al Kébir, je me remémore ces moments avec beaucoup d’amertume et de tristesse. (Elle pleure). Je n’ai jamais pensé que nous subirons, ma famille et moi, le même sort. Je suis marocaine et chaque été, on passe les vacances à Oujda. C’est vrai que mon père et mes aieuls sont nés en Algérie et avaient même lutté pour son indépendance. Je tiens à vous signaler que mes frères et sœurs sont nés au Maroc, car ma mère rentrait toujours à Oujda pour accoucher. Je n’ai jamais pensé que je vais quitter un jour l’Algérie ou qu’il y a une différence entre le Maroc et l’Algérie.

Quelle était la principale raison de cet acte envers les Marocains résidant en Algérie ?
J’ai été expulsée le 25 décembre 1975. Et ce n’est qu’après cette date que j’ai commencé à faire un flash-back. Vous savez qu’à partir du 6 novembre, le jour de la Marche Verte, nous, les Marocains, étions très contents en regardant ce grand événement à la télé. Mais, le gouvernement algérien avait une réaction très négative. Il appelait les Marocains à s’inscrire pour les recenser, et puis les expulser vers le Maroc. Les gens qui avaient vécu cette expérience savaient que le gouvernement algérien voulait répéter le même drame après ceux de 1963 et 1965. L’histoire s’est répétée et les gens avaient malheureusement oublié cet acte humiliant. Je me souviens que ma mère avait commencé à ramasser quelques bijoux et des photos de nous. Ma sœur ainée, qui était fiancée et devrait se marier en janvier, a dû partir avec nous. Nous avons pris l’autocar à Aïn Temouchent dans l’Oranais algérien où ma famille et une quarantaine d’autres s’étaient établies avant de subir le drame de l’expulsion arbitraire, dans une cellule qui ne répondait pas au minimum de nos besoins. Je me souviens très bien d’un homme âgé qui était asthmatique et qui est mort à cause de la misère et des conditions de vie là-bas. Nous sommes restés deux jours dans des geôles secrètes, privés de visite et de nourriture, jusqu’à notre expulsion vers le Maroc. Ma famille et moi, avons déposé des empreintes pour un recensement des Marocains pour ne plus revenir en Algérie. Sur place, mon père a déchiré son passeport en signe de colère et a dit qu’il n’y reviendrait plus jamais. Par contre, mes oncles ont changé de nationalité pour rester en Algérie alors que mon père ne voulait pas la changer.

Êtes-vous retournés en Algérie ensuite ?
À chaque fois, quand nous voulions aller en l’Algérie, mon père refusait. Dans le temps, nous avons été à la frontière vers 6 h du matin, on avait tellement faim et il faisait très froid. Il y avait beaucoup de monde, plus d’une centaine sans abri. A Oujda, ils nous ont emmenés dans un orphelinat dans la rue Lazarine pour y passer la nuit. Je me souviens très bien de ces jours lourds, qu’on avait passés. Je me rappelle que je faisais la queue pour avoir une boîte de sardine. Comme j’étais petite de taille, je refais plusieurs fois la queue pour avoir plus de boîtes de sardine et ne pas dormir sans manger le soir. Ma mère était d’Oujda, elle n’a pas supporté cette vie ridicule. Elle a décidé d’aller chez sa famille à Oujda et vendre ses biens pour sauver la famille. Effectivement, on est sorti de l’orphelinat. On a loué une petite maison. C’était bien pour nous puisqu’ on a senti qu’on allait commencer une nouvelle page dans notre vie et reprendre le rythme normal de la vie en s’inscrivant dans les écoles. Mais, nous avions beaucoup souffert durant toute cette période en raison du manque de moyens. Une fois, ma tante nous a rendu visite pour proposer à ma mère de quitter la maison et aller au «Ketton» un espace de tentes où résidaient tous les expulsés marocains d’Algérie. On est resté plus qu’une année et demie dans des tentes subissant froid et canicule.., et sans toilettes. Mais, il y avait des moments de joie que nous avions partagés. Après ce temps, nous avons fait nos bagages pour aller à Rabat.

Comment avez-vous affronté votre nouvelle vie à Rabat ?
Encore une fois, j’ai quitté mes nouveaux amis, mes souvenirs, pour aller à Rabat puisque mon père avait commencé son travail et loué une petite maison à «Douar Haja», un lieu très populaire à Rabat. C’est normal, on n’avait pas de moyens pour faire mieux. J’ai commencé une nouvelle étape de ma vie pleine de défis. À mon âge, j’ai laissé mes amis, mon école, mes souvenirs, mes proches, nos biens et surtout mon âme en Algérie. Ce qu’avait fait le gouvernement algérien est un crime. Pour moi, ma dignité a été violée depuis mon enfance. On n’a rien fait de mal pour qu’on nous expulse de cette manière.

Pourquoi avez-vous ouvert ce dossier aujourd’hui avec beaucoup d’acuité ?
À l’échelon international, il y avait plusieurs associations qui avaient beaucoup travaillé pour cette affaire. Mohamed El Herouachi, président de l’Association pour la défense des Marocains expulsés d’Algérie (ADMEA), militait aussi dans ce sens. Je me disais que le temps de parler et creuser dans cette affaire oubliée par l’histoire est venu. Avant, personne n’osait parler de cela. A l’étranger, Fatiha Saidi, députée au Parlement de la région de Bruxelles et adjointe au maire à Evere, qui a pu réussir sa vie professionnelle en Belgique comme en France, voulait faire connaître ce drame.

Justement, quelles sont vos revendications ?
On ne demande rien. Nous demandons juste la reconnaissance historique de cet acte. Nous, on fait partie de l’histoire, on se sent oubliés par tout le monde. Plus de 350.000 Marocains et pas moins de 45.000 familles ont été refoulés et déportés d’Algérie le 25 décembre 1975. Pour nous, l’événement phare de l’année était incontestablement la Marche Verte. On ne s’attend même pas à ce que l’actuel gouvernement algérien présente des excuses au peuple marocain. Comme ce que l’Italie a fait avec les Libyens. Mais nous, ce que nous demandons, c’est juste de se rappeler et de garder à l’esprit ces gens qui avaient souffert et qui avaient préféré regagner le Royaume une fois pour toutes. Nous voulons une journée commémorative pour tous les expulsés d’Algérie. Actuellement, nous n’avons aucune réponse de la part du président algérien Abdelaziz Bouteflika.

Pensez-vous que votre problème sera résolu malgré la crise des relations maroco-algériennes ?
Malgré la mésentente et la déstabilisation politiques entre le Maroc et l’Algérie, nous gardons toujours l’espoir qu’un jour les frontières terrestres entre les deux pays s’ouvrent. Ils ont plusieurs liens historiques et beaucoup de points communs. Nos espérons dépasser cette crise et reconstruire un autre pont de paix, de solidarité et surtout d’amour entre les deux pays. Nous travaillions sur ce sujet en tant que société civile loin des problèmes politiques.

Au fond de vous-même, vous sentez-vous plus marocaine qu’algérienne ?
Rires ! Cette question m’est souvent posée. Je suis marocaine. Mes parents sont marocains d’Oujda. Cela me chagrine d’être appelée par quelques personnes Kaïma Belaouchi, l’Algérienne. Cela me fait mal au cœur. C’est comme une insulte. C’est vrai que j’avais rencontré d’énormes problèmes notamment dans la période où Driss Basri était ministre de l’Intérieur, dans les années 90. J’ai beaucoup souffert par les convocations du ministère de l’Intérieur. Mais croyez- moi, quand j’écoute l’hymne national marocain je pleure de tout mon cœur parce que c’est plus fort que moi. Mais, j’aime l’Algérie car c’est mon pays natal où j’ai passé mon enfance.

Comptez-vous retourner en Algérie un jour ?
Non, jamais. Il n’est pas question de revenir en Algérie un jour. Je voyage en Algérie pour rendre visite à ma famille, pour une couverture médiatique et pour voir mes premières amours et mes amis d’enfance. Actuellement, ça ne me dit rien d’aller dans ce pays. Je suis heureuse avec ma famille à Salé. J’avais beaucoup de propositions de travail au Golfe, notamment au Qatar et au Koweït, mais j’ai refusé parce que j’aime mon pays, le Maroc.

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