La cassette et la mobylette

Subrepticement, le théâtre des opérations s’est totalement déplacé. L’homme le plus recherché de la planète venait d’ouvrir ce qu’il faut bien appeler un nouveau front. Un champ de bataille où les manoeuvres sont plus difficiles et au moins aussi déterminantes que sur le front militaire: celui de la propagande médiatique.
Car il y a bien deux guerres qui se déroulent aujourd’hui en Afghanistan. Peut-être même trois. La première se mène sur le terrain avec des missiles sol air et des bombardiers B2. L’opération, raconte-t -on depuis le 7 octobre, se déroule si bien que les militaires ont pris de court les diplomates. Ceux-là combattent sur le second front. La troisième guerre se mène dans les esprits et à la télévision. Elle n’est pas moins importante que les autres. Il n’est pas surprenant qu’elle ait été déclenchée par la diffusion d’une cassette sur Al-Jazira. Le succès de cette chaîne n’est pas étranger à l’apparition d’une véritable opinion publique musulmane et arabe. Car Ben Laden ne s’adresse pas aux Américains ni aux chinois, mais aux millions de musulmans. À la nation de l’Islam. Ses cassettes ont fait, pour l’instant, plus mal aux Américains que tous les vieux lance-roquettes Stinger hérités de la guerre contre les Soviétiques. Il a suffi de mentionner la Palestine pour aussitôt faire dresser l’oreille à des millions de musulmans. Ben Laden a aussi soigneusement évoqué le «million d’enfants irakiens» morts à cause de l’embargo des Etats et Nations Unies. Là encore, il s’agit d’une première. Plus cette étrange guerre va durer et plus les images et les cassettes pré-enregistrées qui nous parviendront dresseront à elles seules un gigantesque chef d’accusation semblant donner raison au chef religieux tapi dans sa grotte afghane. Maintenant que nous sommes toujours en guerre, il n’y a plus à voir que des réfugiés qui s’amassent aux frontières. Les milliers de journalistes partis à l’épreuve du feu n’ont qu’eux à filmer. On a oublié qu’ils étaient déjà quatre millions il y a un mois à peine. À l’époque, qui savait où était située Kandahar ?
Devant toute cette misère télévisée, Colin Powell et George W. Bush auront de plus en plus l’air d’affreux bourgeois confortablement installés devant leurs cartes militaires. Certains pensent même que cette guerre-là, Ben Laden l’a déjà gagnée. Et cela malgré la fuite spectaculaire du Mollah Omar sur sa mobylette ! Une autre guerre du guidon vient d’être déclenchée!

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