« La clef de voûte du système, c’est le Trône »

Le Monde : Votre mandat de chef du premier gouvernement d’alternance au Maroc prendra fin dans quelques mois, après les élections législatives de septembre. Quels sont vos motifs de regret ou de satisfaction?
Abderrahmane Youssoufi : Quand j’ai accepté d’être Premier ministre, il y a tout juste quatre ans, le Maroc frôlait la catastrophe. Conduire l’alternance n’a pas été une chose facile, nous n’avons été aidés en rien, pas même par le climat puisque, pour la quatrième année d’affilée, le pays souffre d’une sécheresse terrible. Il y avait trois choses qui me tenaient particulièrement à coeur. D’abord, la couverture médicale pour tous, ce que nous devrions mettre en place dans les mois qui viennent. Ensuite, la généralisation de l’éducation. Or, à partir de septembre 2002, tous les enfants de six ans seront scolarisés. Enfin, la réforme de l’audiovisuel, pour rendre l’information indépendante. Il s’agit d’une question difficile, qui nécessite de négocier avec les autres centres de pouvoir et rencontre beaucoup de résistances.
La situation économique ne semble pas s’être améliorée depuis que vous êtes arrivé au pouvoir…
Je ne partage pas un tel constat. En 2001, l’inflation a été inférieure à 1% et le taux de croissance s’est élevé à 6,5%. Il reste que le taux de chômage demeure pour moi un motif de préoccupation. Mais, pour venir à bout de ce problème, il faudrait une forte croissance, elle-même conditionnée par des investissements importants, nationaux et étrangers. Et nos initiatives en ce sens, comme l’adoption d’un nouveau code du travail, sont souvent bloquées par l’opposition féroce des syndicats. Avec des manifestations, des grèves et des sit-in en toute occasion, le Maroc vit un Mai 68 permanent ! Mais ceci est le revers de la liberté, et il n’est pas question de revenir dessus.
Vous n’auriez pas pu faire mieux en matière économique ?
Sans doute aurions-nous pu faire mieux, mais il ne faut pas oublier que nous avions au départ de lourds handicaps. Le tiers de notre budget passe au service de la dette, et nous avons hérité d’une administration publique pléthorique qui absorbe chaque année plus de 50 % du budget. Il est difficile d’en réduire les effectifs, car, ici, les gens n’ont pas encore intégré la culture du privé. Dans le monde arabe, le Maroc détient la palme de l’administration, en nombre de fonctionnaires et en masse salariale, et non l’Egypte, comme le veut la légende !
Est-ce que la « cohabitation » entre le Palais et le gouvernement n’est pas un frein à la conduite du pays ?
Il ne s’agit pas d’une cohabitation comme vous en avez une en France. Au Maroc, la clé de voûte du système, c’est le Trône : tout relève du Palais. Cela n’est pas contesté, c’est pourquoi il n’y a pas de problème institutionnel. Il n’y a pas non plus de compétition entre le Palais et le gouvernement. N’oubliez pas cependant que nous n’en sommes encore qu’au stade de la construction de l’Etat marocain moderne et démocratique, et que je mène une expérience. C’est la première fois qu’il y a un Premier ministre qui est un leader politique et le chef d’une majorité parlementaire !
Qu’attendez-vous des élections à venir ?
Pour la première fois au Maroc, le gouvernement va pouvoir organiser des élections transparentes, et c’est sans doute l’acquis le plus important de cette transition démocratique. Nous allons amener le peuple marocain à faire confiance aux urnes et à se mobiliser, afin que la majorité issue de ce scrutin soit considérée comme disposant d’un mandat populaire pour continuer cette expérience. C’est pour cela que, personnellement, j’ai tenu à ce qu’on adopte le scrutin de liste à la proportionnelle.
Symboliquement, nous montrons ainsi que quelque chose a changé. En outre, ce mode de scrutin réhabilite les partis politiques, lesquels sont actuellement la cible d’une campagne effrénée. Or nous considérons que ce qui va transformer le Maroc, c’est une action politique authentique. Le scrutin de liste, enfin, contribue à lutter contre les manipulations. Il est moins facile d’acheter des électeurs ainsi qu’avec le scrutin uninominal en vigueur depuis trente ans, nous en avons fait l’expérience. Tous les partis de la majorité étant à présent convaincus de ces avantages, c’est très probablement le scrutin de liste qui va être utilisé cette fois-ci. Une nouvelle page sera ainsi tournée.
Vous avez dit qu’après ces élections, vous envisagiez de mettre un terme à votre carrière politique. Votre décision est-elle prise? Et resterez-vous à la tête de votre parti, l’USFP ?
Je me retirerai après les élections, en effet. Je n’avais même pas l’intention, il y a quatre ans, d’accepter la charge qui est la mienne aujourd’hui, mais je ne regrette pas d’avoir dit oui car j’ai le sentiment d’avoir contribué à une avancée importante du Maroc. Le chemin que nous avons accompli est irréversible. En ce qui concerne l’USFP, je resterai secrétaire général jusqu’au prochain congrès du parti, en 2003. Ensuite, je ne me représenterai pas.
On dit que vous avez prêté serment au Roi Hassan II, avant sa mort, d’aider et de protéger son fils, Mohammed VI. Cela expliquerait votre relatif immobilisme en tant que Premier ministre.
Nous nous sommes en effet prêté serment le 4 février 1998. Je revois très bien la scène. Nous étions debout dans son bureau du palais royal de Rabat. C’est Sa Majesté Hassan II qui a suggéré cet engagement, et je l’ai accepté. Devant un Coran posé sur son bureau, il a prononcé une formule qui nous engageait à travailler ensemble, pour l’intérêt du pays, et à nous apporter une assistance réciproque. J’ai solennellement adhéré à ce serment et ai conclu par ces mots : « Je le jure. »

• Propos recueillis par Florence Beaugé

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