«La démocratisation continue»

ALM : Demain, l’Association marocaine des droits de l’Homme observe un sit-in devant le Parlement en guise de protestation contre le projet des lois anti-terrorisme. Que pensez-vous de cette affaire?
Mohamed Elyazghi : D’abord, que les gens manifestent et organisent des sit-in, cela est un droit maintenant. C’est un droit acquis par le peuple marocain que d’exprimer ses points de vue et de protester lorsqu’il estime nécessaire de le faire. Evidemment, que l’AMDH décide de faire un sit-in, c’est son droit; mais beaucoup d’autres juristes pensent que le Maroc doit se défendre. Le Maroc doit également enrichir sa législation afin de faire face à ce phénomène international qui concerne le terrorisme.
Notre pays a pris des engagements au sein de la Ligue arabe et au niveau international et, comme vous le voyez, tous les pays démocratiques vont procéder à des changements et amendements sur le plan de la législation afin de doter le pays des moyens de lutter efficacement contre le terrorisme.
Est-ce que vous confirmez à ce propos la thèse qui dit qu’il n’y a pas de démocratie pour les non-démocrates ?
Cela n’a rien à voir avec la démocratie. C’est la lutte contre le terrorisme qui est un phénomène international dont il s’agit. La démocratie, bien entendu, c’est un choix du pays. Nous sommes dans la phase de la transition démocratique, et nous, à l’USFP, nous estimons effectivement que seuls les démocrates permettraient cette démocratisation des institutions de notre pays.
Au vu de ce qui se passe au Moyen-orient, est-ce que vous vous sentez anti-américain?
Non. Nous sommes contre la guerre, non contre le peuple américain. C’est un choix que nous avons fait dans le cadre de notre parti et, évidemment, le pays aussi est contre la guerre. Bien sûr, le Maroc, individuellement, a fait des démarches et des interventions auprès des grandes puissances y compris auprès du gouvernement américain et du président Bush. Il a agi, également, au sein des instances régionales et de la Ligue arabe, ainsi qu’au niveau de la Coopération européenne pour pousser à la paix et demander même la levée de l’embargo sur l’Irak.
Nous sommes à la veille des élections communales et nous constatons que les islamistes sont plus visibles sur le terrain que les partisans de la modernité, dont notamment l’USFP. Comment expliquez-vous ce fait ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par visibilité. En tout cas, dans la perspective des élections communales, le gouvernement a préparé des projets de lois et de décrets pour faire en sorte que ces élections communales et municipales se déroulent dans les meilleures conditions, c’est-à-dire qu’elles soient la deuxième étape de notre transition démocratique. La première étape c’était le gouvernement d’alternance et les élections législatives qui ont fait entrer le Maroc, comme tout le monde l’a relevé, dans une catégorie d’Etats où les élections ont donné une assemblée crédible, et montré la carte politique du pays.
Donc, cette nouvelle phase est préparée. Sur le plan législatif, il y a une session extraordinaire du Parlement pour discuter précisément des textes qui concernent les élections. Au niveau des partis politiques, pour ce qui est de l’USFP, il y a lieu de citer les réunions régionales tenues avec la Fondation socialiste de l’action locale, et la préparation de la commission administrative qui se tiendra certainement au début du mois de mars. En outre, il y a toute cette campagne faite par notre jeunesse auprès des jeunes pour les impliquer davantage dans la chose publique.
Depuis l’avènement de Driss Jettou, comme Premier ministre, on a l’impression qu’il y a une sorte d’inertie au niveau du gouvernement. Il n’y a pas eu de choc psychologique ni de projets clairs. Qu’en dites-vous?
Le gouvernement de M. Jettou est un gouvernement qui est arrivé après les élections législatives. Il a donc la confiance de SM le Roi et une large confiance de la Chambre des représentants, puisque 212 députés ont voté le programme gouvernemental. C’est un gouvernement ordinaire dans un pays qui se démocratise.
Le gouvernement est au train d’appliquer son programme et cela est perceptible dans beaucoup de secteurs. Les réformes sont engagées dans ce projet de société démocratique et moderne qu’est le grand projet de ce gouvernement. Je pense que l’action est un fait et je ne crois pas qu’il y a inertie.
Que répondez-vous à Abbas El Fassi qui dit que l’USFP était à l’origine de la nomination de M. Jettou, en tant que Premier ministre sans appartenance politique ?
Non, je n’ai pas à répondre à M. Abbas El Fassi. D’abord, nous sommes dans une nouvelle situation. A la veille des élections de la Chambre des représentants, nous avons eu une discussion et nous avons repris les consultations entre nos deux partis, qui, je le souhaite, s’élargiront pour atteindre bientôt le cadre du bloc démocratique.
Mais, sur le plan médiatique, nous ne voyons pas cette entente dont vous parlez… Nous avons l’impression que cette entente est unilatérale, parfois floue. N’est-ce pas?
Parfois, au lieu de poser des questions sur la situation nouvelle, des journalistes s’intéressent surtout au passé. Or, c’est une page que nous avons tournée dans nos relations avec le Parti de l’Istiqlal, puisqu’il fait partie de la majorité qui a élu Abdelouahed Radi, membre du Bureau politique de l’USFP, à la présidence de la Chambre des représentants. C’est cela la réalité sur le plan pratique. La réalité, également, c’est que nos deux partis participent au gouvernement actuel.
Nous assistons, depuis quelque temps, à un déplacement de la communication partisane, de l’action sociale vers le champ médiatique. Souvent, les politiciens préfèrent véhiculer leurs messages politiques à travers la presse, au lieu d’emprunter les voies classiques.
Non, il y a un fait, c’est qu’une partie de la presse s’intéresse souvent à des problèmes qui sont anciens, au lieu de poser les problèmes actuels.
Malgré tout ce que vous dites, il y a un malaise, quelque part. Nous sommes devant un phénomène paradoxal qui consiste dans le fait que la presse partisane est la moins porteuse d’informations politiques et partisanes, y compris pour les partis concernés.
Moi, je ne relève pas cela . Je ne vois pas de messages politiques véhiculés par la presse dite indépendante.
Nous parlons surtout d’informations A ce niveau, les gens diffusent quelques fois des rumeurs. Pas toujours des informations. On l’a vu lorsque les gens écrivent sur l’USFP. Personne ne nous contacte, ni nous pose des questions, et puis on nous dit : voilà ce qui se passe à l’USFP ou à l’Istiqlal, etc.
Est-ce que vous estimez que la famille socialiste est à même aujourd’hui de jouer le rôle qu’elle avait auparavant, notamment avant l’avènement de l’alternance, et d’être à nouveau au-devant de la scène ?
Absolument. La famille socialiste et socio-démocrate, surtout, est à l’avant-garde pour la démocratie, la liberté et la dignité des Marocains. Bien entendu, nous estimons que ce combat concerne tous les démocrates.
Car, le développement économique et social et la dignité des Marocains ne peuvent être garantis que dans un cadre démocratique. Ceci étant, il y a des gens qui estiment qu’au contraire nous n’avons pas besoin de démocratie pour nous développer et que nous pouvons nous développer en ayant un régime politique plus autoritaire.
Comment vous expliquez que les critiques les plus virulentes et les plus acerbes adressées à l’USFP lui viennent de la gauche radicale?
Moi, je remarque que, bien au contraire, la gauche radicale évolue énormément. Peut-être, le discours est resté un peu critique, mais le comportement, ce que fait la gauche radicale c’est qu’elle refait ce que l’USFP a fait, il y a trente ans.
C’est-à-dire ?
C’est-à-dire se remettre en cause, penser que l’action est possible, et que c’est la lutte des masses dans un cadre légal qui peut nous faire avancer et nous permettre de nous démocratiser.
Depuis plus d’un mois, nous avons entendu parler d’une sorte d’élargissement des rangs de la Koutla. Quelles sont les organisations susceptibles d’adhérer à cette coalition?
Pour l’USFP, la Koutla n’est pas morte. L’USFP a pris l’engagement lors de l’élaboration de la Charte de la Koutla avec les trois autres partenaires, et nous sommes tenus à cette attitude. Nous pensons qu’effectivement dans la phase actuelle, en cette deuxième étape de la transition démocratique, la Koutla a un rôle très important à jouer et il est souhaitable qu’elle s’élargisse à ceux qui demandent à l’intégrer.
Concrètement, qui sont-ils ?
Il y a le PSD, également le FFD et la Gauche socialiste unifiée. Une partie de cette gauche, qui est l’OADP (Organisation de l’action démocratique populaire) est membre de la Koutla et s’est maintenue dans cette coalition. En quelque sorte, elle représente le regroupement de la Gauche unifiée. Mais il faudrait peut-être que tout cela soit plus clarifié et plus transparent. Evidemment, il y a aussi la majorité gouvernementale. L’action doit donc associer les partis de la coalition au gouvernement.
Dernièrement, il y a eu une déclaration de Issa Ouerdighi qui conteste l’exploitation médiatique de l’adhésion de certains membres du PSD ( Parti socialiste démocratique) à l’USFP. Que lui répondez-vous?
Au fond, les militants du PSD, qui sont venus à l’USFP, n’ont pas changé de famille politique. Je crois que nos camarades, y compris M. Ouerdighi, n’ont pas à s’inquiéter. Parce que si des gens viennent chez nous, d’autres partent chez eux. Au moment des élections, il y a des gens qui ont été acceptés comme candidats et même en tant que têtes de liste.
Et comment vous expliquez ce phénomène de transhumance politique partisane, même au niveau des familles connues pour l’engagement de leurs membres. N’y a -t-il pas là un recul de l’engagement politique?
Je ne pense pas que ce soit un recul de l’engagement. Quelques fois, au moins au niveau de la gauche, les gens cherchent l’efficacité et comment ils peuvent arriver à des résultats. C’est cela qui a poussé à ce que quatre organisations de la gauche radicale se regroupent.
Mais, ce fait a provoqué, également, des départs. Cela dit, nos relations avec nos partenaires de la gauche ne peuvent que s’améliorer.
Un fait de détail. Mohamed M’barki a été nommé wali, sans qu’il y ait une réaction de la part de votre parti, alors qu’auparavant cela pouvait susciter certaines critiques…
Nous n’avons pas à réagir. Notre camarade Mohamed M’barki a été choisi par Sa Majesté, comme wali de Tétouan. Bien entendu, cela l’amènera à cesser toute activité politique, parce qu’un agent d’autorité ne doit pas avoir d’activités politiques. Mais, c’est un signe important donné par S.M. le Roi. Il ne faut pas oublier qu’au début de l’indépendance, SM Mohammed V avait nommé des personnalités politiques comme gouverneurs. Ce n’est qu’après, c’est-à-dire que lorsque le Maroc a choisi de s’engager dans la lutte contre les forces démocratiques, que ces postes n’allaient plus à des personnalités politiques.
Qu’est ce qui se passe actuellement entre le Maroc et l’Algérie ?
La récente visite de M. Belkhadem, ministre des affaires étrangères de l’Algérie, était positive. Nous sentons un nouvel état d’esprit chez nos frères algériens. Pour sa part, le Maroc a accepté d’engager des discussions au niveau des commissions paritaires pour voir tout le contentieux, dans les différents domaines. Je pense que cette méthodologie peut donner des résultats et nous amener à une normalisation de nos relations avec l’Algérie.
A propos de votre ancien département ministériel, il y a eu un travail intéressant de réflexion sur l’aménagement du territoire, et les gens se demandent quel sort on réserve à ces études et débats?
Le débat continue. Nous sommes arrivés maintenant à l’élaboration d’un schéma d’aménagement du territoire qui sera présenté au Conseil supérieur de l’aménagement du territoire. D’un autre côté, nous avons engagé un débat sur le pôle Fès -Meknès.
Mercredi prochain, nous ferons un débat sur le pôle Tanger –Tétouan, et, également, nous terminons le schéma régional de l’Oriental et nous allons engager d’autres schémas régionaux.
Pourrait-on dire, alors, qu’il y a continuité de l’action gouvernementale ?
Il y a une continuité. Le gouvernement a pris connaissance du schéma d’aménagement du territoire et le Parlement aussi. Dans l’introduction de la loi de finances 2003, le ministre des Finances s’est référé à ces travaux et études qui ont été faits dans le cadre du débat national sur l’aménagement du territoire. Il s’agit de notre premier schéma, depuis l’indépendance et il y a tout un côté pédagogique à faire pour permettre aux structures de l’Etat et aux collectivités locales de s’imprégner de la nécessité de l’aménagement de notre territoire, et ne pas le considérer seulement comme des études et des réflexions intellectuelles.
Cette continuité dans la politique, on ne la ressent pas chez les militants de la base, notamment au niveau de la Jeunesse du parti. Qu’en dites-vous ?
Non, au contraire !
Après le sixième congrès du parti, notre jeunesse a tenu son congrès et s’est engagée dans cette lutte démocratique que le parti a choisie. Certes, comme nous-mêmes d’ailleurs, elle avait des remarques à faire sur la nomination de M. Jettou en tant que Premier ministre. Le Bureau politique lui-même a sorti un communiqué à ce sujet, et les éléments de ce communiqué ont été repris par notre jeunesse, mais cela est tout à fait normal. La réflexion continue au sein de l’USFP.
Nous luttons pour la transition démocratique et nous avons souhaité, à l’occasion de la nomination de l’actuel Premier ministre, que la pratique constitutionnelle soit celle qui était faite par S.M. Hassan II au moment de la création du gouvernement d’alternance. Mais cela ne nous a pas empêchés de participer au gouvernement, parce que nous estimons que la transition démocratique reste encore un objectif pour notre parti. Nous estimons que nous sommes à présent devant une deuxième partie de cette transition.

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