La haine destructrice

Douar Zerouala, centre Rimi, dans la province de Settat. Lundi 16 février 2002. Midi. Un tracteur s’arrête dans le champ de menthe d’Abdellah. Un homme jette un regard, avance, tente d’en identifier le conducteur.
«Ah… Saïd ! Tu veux un peu de menthe? Tu peux te servir… ». L’air troublé, Saïd le salue, ne sait pas quoi répondre : «…Non, non…je ne fais que me reposer…sans plus…», balbutie-t-il après quelques secondes d’hésitation.
«..Allez, viens donc chez moi boire un verre de thé…» «Non, non… merci, merci…».
Abdellah retourne chez lui. Saïd reste sur son tracteur, dont le moteur est toujours en marche. Personne ne sait ce qu’il attend, ni ce qu’il cherche, ni ce qu’il pense. 14h passées de quelques minutes. Une charrette conduite par un jeune garçon est en route. À son bord, Zitounia et son père, Saleh. Comme possédé, Saïd pose ses mains sur le volant, démarre et se dirige vers la charrette. Les attendait-il ? Et, si oui, pourquoi ? Saïd est fellah depuis qu’il a quitté l’école. Il aidait son père à s’occuper de la terre. Lorsque ce dernier est mort, il a continué tout seul. Il a trente ans lorsqu’il pense à se marier. Il n’a jamais connu l’amour, se consacrant à la terre depuis son enfance. Il en parle à sa mère qui, depuis longtemps rêvait de le voir marié et entouré de ses enfants. «…Tu vieillis, mon fils, il faut que tu te maries… Je ne sais pas pourquoi tu refuses de te marier maintenant…Je veux voir mes petits-fils avant ma mort…» lui disait-elle, à maintes reprises depuis une dizaine d’année. Tous les fils du douar de son âge ont, actuellement, au moins deux enfants. Sa mère lui avait demandé, une fois, d’aller chez le F’kih du douar pour lui faire une amulette et lui donner de l’encens qui l’inciteraient à penser au mariage. Saïd ne croit pas à ces «bêtises». Mais, d’un hochement de la tête, il a fait croire à sa mère qu’il était d’accord. Folle de joie, sa mère lui demande s’il avait fait son choix parmi les filles du douar. «Non, mère, je te laisse le choix…». Les images de toutes les filles célibataires du douar défilent dans la tête de la mère. Et elle en trouve une. «Que penses-tu de Zitounia Bent Saleh?» lui demande-t-elle. Saïd ne dit rien, baisse la tête par pudeur. Elle lui répète la question. «C’est toi qui décides, mère».
A 18 ans, Zitounia, est une jeune fille belle, sympatique, mais elle «n’a pas de chance dans le mariage». Son père refuse tous ceux qui se présentent pour lui demander sa main. Personne ne sait pourquoi. La mère ne peut rien dire. C’est le père Saleh qui décide. Seulement cette fois-ci, il accepte. Pourquoi? Personne, encore une fois, ne connaît la réponse. Les mères de Zitounia et de Saïd n’ont également aucune explication. «C’est le destin !», pensent-elles.
Le 19 décembre 2000, Saïd et Zitounia convolent en justes noces. Et le même mois, elle est enceinte. Les deux familles sont remplies de joie par ces deux belles nouvelles en un seul mois : le mariage et la grossesse.
Février 2002. Les relations au sein du couple se détériorent. Saïd ignore ce qui arrive à sa femme. Elle commence à le détester et à le mépriser. Il se plaint à sa mère. Elle lui demande de se calmer : «Les femmes sont comme ça quand elles sont enceintes… Pour la plupart, elles se mettent à détester leurs maris durant les premiers mois de grossesse… ne t’en fais pas mon fils !…». Au fil du temps, il lui semble qu’elle commence à lui garder de la haine, il ne sait pas pourquoi. Elle l’évite, elle l’empêche de l’approcher.
Leur premier bébé a vu le jour en août 2001. Le nouveau-né n’a en rien changé le comportement de sa mère. Elle continue à détester son époux, à le mépriser. Pourquoi ? Il ne trouve pas de réponse. Lorsqu’il lui parle, lui demande de changer son comportement avec lui, lui rappelle qu’elle est son épouse, qu’elle a des devoirs envers lui, elle ne le répond pas. Et parfois, elle lui demande de la répudier.
Vendredi 25 janvier 2002. Saleh rend visite à sa fille, Zitounia. Saïd est aux champs. Elle lui explique que son mari la maltraite. Il lui demande de l’accompagner à la maison paternelle. Saïd retourne chez lui. Sa femme n’est pas là. Lorsqu’il apprend qu’elle a accompagné son père sans retour, hors de lui, il s’adresse à la justice pour demander son retour au foyer conjugal. La justice fixe une première audience.
Lundi 18 février 2002. Saïd arrive tard au siège du Tribunal de première instance de Settat, il rencontre son épouse et son beau-père dans le hall. Il se précipite vers la salle d’audience, où il apprend que son dossier a été classé sur décision du magistrat.
Zitounia et son père ont expliqué au tribunal que Saïd ne viendrait pas, parce qu’ils veulent s’arranger sans recourir au tribunal, notamment parce qu’ils ont un petit garçon. Il quitte le siège du tribunal, cherche et trouve sa femme et son père: «Zitounia reviens dans ton foyer !…Si Saleh, ne pousse pas ta fille à la destruction de son foyer…» leur dit-il. Mais en vain. Ils l’insultent en le traitant d’âne. Saïd se tait et monte dans le même taxi qu’eux. Zitounia et son père descendent à mi-chemin, pour rendre visite à un certain Mohamed. Le taxi reprend son chemin. Saïd se sent humilié, il ne supporte plus les comportements de son épouse et de son beau-père. Il arrive chez lui au douar Ouled L’Khadem. Et, comme possédé par un esprit mauvais, il se saisit d’une barre en fer d’un demi mètre, monte sur son tracteur et arrive au champ de menthe d’Abdellah, attendant l’arrivée de Zitounia et de son père. Ils n’ont pas d’autre chemin pour aller au douar L’Khadem. Lorsqu’ils arrivent, il leur barre le chemin par son tracteur. Saleh, le beau-père descend de la charrette, l’insulte. Saïd lui assène un coup au dos et un deuxième à la tête. Saleh tombe à terre.
Zitounia avec son enfant sur le dos, hurle. Saïd la saisit par la main, la tire vers le tracteur. Ils sont tous deux sur l’engin. Elle sanglote. Saïd lui assène un coup à la jambe gauche. Il la conduit à la maison, devant les yeux des habitants. Et ferme la porte. Le lendemain, les éléments de la Gendarmerie Royale viennent l’arrêter. Le beau-père est mort à l’hôpital Ibnou Rochd à Casablanca.

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