La nuit où un pompier est mort en héros

La nuit où un pompier est mort en héros

Le lieutenant Mohamed Rabah ne verra pas son enfant venir au monde. Sa jeune femme avait pressenti un malheur ce samedi-là. Elle avait essayé de biaiser pour retenir son mari. Il pleuvait à torrents à Berkane. Il ne pouvait pas sortir sous cette pluie. Le pompier Mohamed Rabah a rassuré sa femme, en lui disant qu’avec l’eau, il risquait au pire des cas de rentrer trempé. Alors qu’il en a vu d’autres en affrontant le feu et la fumée. Il a rappelé à sa femme qu’elle n’avait pas autant d’états d’âme quand il partait pour dompter les flammes. Et puis, il ne pouvait pas se soustraire à son devoir. Il faut qu’il parte en reconnaissance dans la région. Mohamed Rabah a demandé à sa femme de prendre soin du bébé qui vit dans son ventre depuis quatre mois. Un klaxon a précipité ses pas vers la sortie. Avant de franchir le seuil de la porte, le lieutenant Mohamed Rabat, âgé de 40 ans, s’est retourné vers sa femme pour lui faire un geste de la main. C’est la dernière image que la jeune mariée garde de lui.
En montant à bord de la Toyota 4×4, le lieutenant Mohamed Rabah a confié à son collègue n’avoir jamais vu de sa vie une averse aussi soutenue. “Dieu fasse qu’il n’ y ait pas de crues. Nous aurons du mal à intervenir dans ces conditions-là“, a rétorqué d’une petite voix le conducteur. Il n’avait pas encore fini sa phrase qu’un appel radio les a prévenus qu’un autocar était bloqué dans oued Lakhmis, situé à 20 km de Berkane. Il était exactement minuit. Le lieutenant Mohamed Rabah a appelé l’équipe des éléments de la protection civile, établie à Berkane, ainsi qu’une ambulance. En arrivant sur le lieu de l’accident, il a pu constater le désastre. Un autocar, avec dix passagers, était prisonnier des flots. L’eau arrivait jusqu’aux vitres et menaçait de faire basculer le véhicule qui tanguait.
Les passagers, qui sont restés bloqués à l’intérieur, ne pouvaient pas se risquer à affronter les eaux qui ont envahi la chaussée sur une trentaine de mètres.
Comment ce véhicule s’était-il retrouvé dans cet endroit ? “Seule une embarcation peut défier une eau haute de 2, 5 mètres“, commente un officier de la protection civile. Il ajoute que le conducteur du car “est en partie responsable de ce qui s’est produit. Il a vu le danger et a pourtant engagé son bus dans les eaux“.
Mohamed Rabah, qui est commandant de la protection civile à Berkane, a été vite rejoint par ses hommes. Il a dressé un plan pour sortir les passagers du guêpier. Les pompiers ont amarré un cordage à un poteau électrique et ils ont lancé un homme pour l’acheminer jusqu’au bus. L’homme a attaché la corde autour de sa taille et s’est jeté dans les eaux. L’équipe, restée sur la terre ferme, fournissait autant d’efforts que le plongeur émérite. Il fallait tenir d’une main ferme la corde et empêcher l’homme à l’eau, dont le poids avait considérablement augmenté avec la force du courant, d’être emporté par les eaux. Le lieutenant Rabah n’a pas supervisé verbalement cette opération, mais a mis la main à la pâte. Il tirait de toutes ses forces en prenant appui sur ses jambes. Le pompier qui a atteint, bon gré mal gré, le bus devait faire le chemin inverse avec un passager cramponné à son cou. Les hommes restés sur la terre ferme ont encore une fois redoublé d’efforts pour ramener à terre le pompier et son passager. Cette opération s’est poursuivie pendant deux heures.
On pensait que tout allait se terminer bien. C’était compter sans la colère des eaux. Un sous-officier, qui effectuait l’une des ultimes traversées vers le bus, s’est retrouvé en difficulté. Il avait perdu son équilibre et ne pouvait se redresser. C’est alors que le lieutenant Rabah “s’est jeté dans les eaux“ pour sauver son collègue d’une mort certaine. Les témoignages divergent sur la suite des événements. Pour l’un des pompiers, qui ont pris part à cette opération, la douleur est encore vive. “On ne peut pas raconter ce qui s’est produit. C’est horrible ! On n’arrive pas à oublier l’image de Mohamed emporté par les flots“. En dépit des cris étouffés par le grondement des eaux, de la lumière des torches qui laissait seulement voir une eau boueuse, tout le monde a réussi à voir distinctement le lieutenant redresser sur ses pieds son collègue. Il y a laissé sa vie ! Epuisé par ses efforts, vidé de son énergie, le lieutenant Mohamed Rabat a été fauché par une vague plus violente que les autres. Son corps a été retrouvé mercredi 17 mars. Quant aux passagers, ils sont tous sains et saufs.
Les personnes qui ont travaillé avec le lieutenant Mohamed Rabat sont unanimes sur le dévouement de cet homme à son métier. “Je le connais depuis 1998 et ai seulement perçu chez lui un sens aigu du devoir et une assiduité dans le travail“, dit le commandant régional de la protection civile de la région de l’Oriental.
Un autre officier rappelle que Mohamed Rabah était un homme instruit, particulièrement féru de géographie. Il avait obtenu une licence en histoire-géo avant d’intégrer la Protection civile. En plus de sa femme, enceinte de quatre mois, le lieutenant Mohamed Rabah avait à sa charge ses parents. Ses collègues peinent à évoquer le chapitre des indemnités de cet officier. Leur gêne ne devrait pas autant nous faire oublier que la famille du héros Mohamed Rabah doit vivre dignement.

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