La tragédie de Samira

Khouribga. Nous sommes au début de l’été 2000. Ahmed gare sa Mercedes bleue devant son domicile. Il en descend, habillé en jean’s et espadrilles, les clés, une bouteille d’eau minérale et un paquet de mouchoirs en papiers en main. Il ferme la portière et s’avance fait deux pas en direction de la porte. Avant d’ouvrir celle-ci, il se retourne pour jeter un regard vers les fenêtres de la maison d’en face. Ce soir, elle n’a pas ouvert la fenêtre.
Le lendemain, Ahmed la rencontre:
«Je ne t’ai pas vue hier…Tu n’as pas ouvert la fenêtre…Vraiment je n’ai pas dormi…parce que je n’ai pas vu pas ton beau visage. Je n’aurais jamais pu imaginer que mon coeur penserait à toi à ce point…».
Elle baisse ses yeux et réprime un sourire. Mais son visage a rougi.
Samira, vingt-quatre ans, appréhende les liaisons avec les garçons. En ces derniers, elle ne voit que des monstres qui n’ont que des envies charnelles. Elle a entendu tellement d’histoires d’amour –et d’histoires tout court – entre filles et garçons au collège et au quartier, qu’elle n’arrive pas à y croire. Un jour, elle s’enhardit et demande tout de go à Ahmed : «Y a-t-il vraiment de l’amour sur cette terre?…».
– «Nous sommes obligés de l’éprouver par l’expérience et l’on ne doit pas se contenter des jugements de valeur, ma mignonne…», lui dit Ahmed sans même prendre le temps de chercher sa réponse.
C’est la première fois qu’elle lui sourit. Un sourire franc. Ahmed est convaincu, cette fois-ci, que sa souricière est au point. Croit-elle à l’amour ? Elle l’ignore, mais un drôle de sentiment l’attire vers ce jeune, de trente ans, qui vient d’arriver d’Italie. Installé à Gênes depuis cinq ans, il était âgé de vingt-cinq ans lorsqu’il avait débarqué en Italie pour la première fois. Samira se souvient de lui lorsqu’il était encore marchand ambulant, se débrouillant pour gagner sa vie et aider sa famille à survivre. Mais aujourd’hui, le voilà avec une Mercedes, de l’argent plein les poches et un bon compte en banque. Lorsqu’il retourne chez lui en vacances, il ramène avec lui colis, valises et d’autres choses qu’elle ne peut pas deviner. Sa mère a acheté dernièrement des bracelets en or et se prépare à aller effectuer le pèlerinage dans les Lieux Saints avec son père. Une famille qui, en cinq ans, s’est mise à l’abri du besoin, passant d’un statut social à un autre. Comme à l’accoutumée, Samira se confie à Rachida, sa cousine. Elle lui parle d’Ahmed, de ses paroles mielleuses, de ses promesses.
«Et pourquoi pas?…Pourquoi tu n’entames pas une relation avec lui?…On ne tombe pas sur un mari si on ne s’aventure pas…Qui sait ? Peut-être que votre relation débouchera sur un mariage…», lui dit Rachida.
Ahmed et Samira se rencontrent encore une fois et le jeune homme lui parle de son amour, de ses bonnes intentions. Samira tente de bâtir un mur entre ses paroles mielleuses et son coeur, de ne pas y croire. Mais les encouragements de Rachida lui reviennent, lancinantes. «Ahmed dispose de tout ce dont une fille peut rêver. Et j’ai également le pressentiment qu’il est sérieux et ne ment pas », se dit-elle. Au fil des jours, elle finit par se retrouver entre ses bras. Elle est elle-même étonnée de constater qu’elle en est arrivée à lui offrir son corps. «Je vais m’en aller pour régler quelques problèmes et retourner au pays pour demander ta main à tes parents…Je t’aime, ma chérie… Sois sûre que je n’ai jamais aimé et que je n’aimerais jamais quelqu’un comme je t’aime toi» … Je vais t’emmener Incha Allah avec moi…», promet-il. Son mois de congé s’achève. Il regagne Gênes. Il n’oublie pas Samira. Et lui téléphone de temps à autre pour lui exprimer son amour et lui envoyer de l’argent à deux reprises.
« Allo, Ahmed ? je ne peux plus te le cacher, je suis enceinte et je ne sais pas quoi faire» , lui dit-t-elle, affolée.
A partir de là, il ne lui téléphone plus. Elle ne sait pas quoi faire. Comment faire pour rester loin des yeux de ses parents, qu’ils ne s’aperçoivent pas de sa grossesse. Elle préfèrerait mourir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour cacher son ventre. Rachida l’aide. Elle est la seule qui soit au courant.
Le hasard a voulu qu’elle soit seule à la maison lorsqu’elle ressent les premières contractions. Sa famille est en voyage. Elle ne demande ni l’assistance d’un médecin, ni celle d’une sage-femme, ni celle de Rachida. Elle est restée seule à souffrir, à éprouver le calvaire de l’accouchement. Et elle accouche d’un petit bébé adorable. Elle attend la tombée de la nuit pour prendre son enfant et le déposer dans une ruelle avant de retourner chez elle.
Le lendemain, Rachida lui rend visite, lui apprend que la police a découvert le bébé dans une ruelle du quartier. Mais elle remarque que Samira est dans un état lamentable qui nécessite une hospitalisation. Très vite, le médecin s’aperçoit que la jeune femme vient d’accoucher et il se met à lui poser des questions tellement embarrassantes qu’elle ne peut que lui dire la vérité. Il alerte la police. Samira est arrêtée, mise entre les mains de la justice. La Cour lui accorde les circonstances atténuantes et l’acquitte. Elle n’a pas tué son enfant puisqu’il était mort-né, refusant de rester dans un monde qui ne voulait pas de lui.

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