La vie n’est pas belle pour nos vieux

Ba Larbi n’oublie jamais de tailler sa moustache et de libérer sa barbe blanche malgré ses soixante-sept ans. Il ne quitte presque jamais la mosquée que pour rentrer après la prière d’Al-ÃŽchaa chez lui. Il se charge même de le nettoyer chaque jeudi soir.
Il n’a rien à faire et il attend seulement la récompense de Dieu et vit par les quelques sous que lui versent les fidèles. «Moi, je ne sais rien du tout de ce que tu dis mon enfant…Je ne sais même pas prononcer ce que tu as dit…», répond-il quand on lui a parlé de la journée internationale des personnes âgées. Il a passé plus d’une vingtaine d’années comme docker. «On n’a rien de légal quand on est docker au port de Casablanca…».
Ba Larbi était toujours un employé temporaire et lorsque sa santé commençait à se dégrader, il a été mis à la porte. «…Après des années de corvée, j’ai été jeté à la rue comme un chien, je ne touchais que le SMIG et je ne bénéficiais ni des allocations familiales, ni de la CNSS, ni de la CIMR et me voilà comme quelqu’un qui demande l’aumône…», confie Ba Larbi.
Et pourtant, cette mémoire vivante garde son sourire innocent. Et ses quatre enfants ? «On demande que Dieu nous préserve des aléas de la vie et qu’Il nous garde la santé car chaque enfant ne s’intéresse qu’à lui et à ses enfants…
La vie est dure pour tous “Awaldi“…», confie Ba Larbi, sans manifester la moindre amertume. Il passe son temps à psalmodier et à lire le Coran. «C’est mieux que de passer mon temps dans la médisance…». Ba Larbi passe ses jours dans la solitude.
Mohamed, soixante-dix ans, est encore en bonne santé. Il a passé plus de trente-cinq ans dans une société. «Et enfin, voilà qu’il y’a dix ans que je suis à la retraite…je ne peux rien vous dire mieux que N’hamdou Lillah…», assure-t-il avec un ton hésitant.
Son visage, qui n’est pas encore sillonné de rides, ne manifeste point la moindre joie. «…Heureusement que mes enfants sont arrivés à gagner leur vie et ne se sont pas détournés de moi…Ils m’aident en me versant mensuellement une somme d’argent…Ce que je touche trimestriellement ne peut en aucun cas me servir pour satisfaire mes besoins…» avance-t-il.
Mohamed passe sa journée entre la mosquée et le petit jardin jouxtant la mosquée Ouled L’hamra, en Ancienne médina, à Casablanca. Quand il quitte la mosquée, il rejoint ses amis, eux aussi des retraités, pour se souvenir de leur passé et raconter leurs aventures. L’oisiveté le guette à chaque instant, sinon ses rencontres quotidiennes avec ses amis, tous de troisième âge. Personne ne s’intéresse à lui, ni les pouvoirs publics ni les associations de la société civile. «La seule société qui s’est souciée de nous, les retraités, est l’ONCF, qui nous a accordé une réduction de 25% pour voyager à bord des trains…», précise-t-il avec une ironie amère. Mais disposent-ils de quoi voyager ? Mohamed sourit avant de répondre avec un adage marocain «Ach Khassak Al Âryane ? Khatame A Moulay»(De quoi as-tu besoin dénudé ? J’ai besoin d’une bague Moulay).
Par où nous passons, nous rencontrons des personnes de 3ème âge, mises à l écart de la vie, presque marginalisées avec leurs regards perdus, en train de causer, de perdre le temps qui ronge leur vie et leur mémoire. Ils comptent leurs jours, baignés dans l’oisiveté et sans attirer l’intention ni des autorités publiques ni de la société civile.
Et le 1er octobre est passé, comme tout autre jour de l’année, sans nous rendre compte de nos vieux, de nos mémoires vivantes.

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