L’amour aveugle

Dimanche 16 décembre, la veille de l’Aïd Al Fitr. Vers onze heures et demie, Samira, trente ans et Youssef, son aîné de quinze ans, sont à bord d’un autocar. «Un mois s’est déjà écoulé depuis notre dernière visite à ta mère …Vraiment, nous sommes envoûtés par Beni-Mellal…», chuchote-t-elle à son mari.
Ce sont les plus beaux jours, ceux qu’elle passe au douar Nouaji Lamzam, à Kelaât Sraghna, à quatre-vingt-quatre kilomètres au Nord-Est de Marrakech et à cent dix kilomètres au Sud-Ouest de Beni-Mellal. Personne ne sait pourquoi les membres de la famille de son époux, surtout sa belle-mère la traitent comme une princesse. Les trois belles-soeurs de Youssef sont vertes de jalousie. Elles, qui ont des enfants à la belle-famille, ne bénéficient pas du même amour que Samira qui pourtant n’en a pas. Les deux époux arrivent. Fatna, la mère de Youssef, ses trois belles-filles, Aïcha, Malika et Nadia et leurs enfants sont tous très heureux de leur arrivée.
Samira prend place près de sa belle-mère, pleine de joie, toute souriante. Aïcha, Malika et Nadia échangent des regards pleins de sous-entendus. La belle-mère demande à Malika de préparer le thé et les gâteaux. Elle se rend à la cuisine. Aïcha la suit.
«Tu as remarqué comment elle la traite ? Elle la considère comme l’une de ses filles ou plus. Vraiment, c’est bizarre… Alors qu’elle nous traite comme des esclaves», dit l’une à l’autre.
«Je n’ai rien à dire. On croirait qu’elle lui verse des pots-de-vin. Mais je crois que c’est parce qu’elle ne vient que de temps à autre alors que nous, nous sommes tout le temps à ses côtés».
Le thé et le gâteau sont servis. La belle-mère s’intéresse à Samira plus qu’à son fils, ne s’aperçoit de la présence de ses autres belles-filles que pour leur demander un service.
Le lendemain, jour de l’Aïd. Les belles-filles, leurs maris et leurs enfants entourent la belle-mère. Mais Samira est toujours la plus proche d’elle, la seule qui ne soit pas concernée par la cuisine. C’est une princesse.
Le petit-déjeuner prend fin. Aïcha, la plus jeune des quatre belles-filles, dix-neuf ans, s’approche de Samira, l’invite à sortir aux champs. Elles marchent ensemble. Samira lui raconte les deux beaux jours qu’elle a passé avec son mari à Aïn Assardoune.
«Youssef m’aime beaucoup et sa bouche ne prononce que les mots «oui» et «d’accord»… Nous sommes mariés depuis sept ans et jamais il ne s’est plaint que nous n’ayons pas d’enfant… Nous avons consulté plusieurs médecins et f’kihs mais en vain…», explique Samira.
«Contrairement à toi, nous sommes traitées comme des esclaves par la mère Fatna. Et pour nos maris, c’est pire…Tu sais, le mien m’a maltraité dernièrement devant sa mère, sans que celle-ci ne lui fasse le moindre reproche», se plaint Aïcha. Elle se tait quelques secondes comme pour chercher ses mots. «Je ne sais pas vraiment pourquoi ils ne nous traitent pas comme vous… C’est bizarre.. Qu’est ce qu’on leur a fait ?».
Samira garde le mutisme, ne répond pas, comme si elle n’avait rien entendu. Aïcha tente d’obtenir une réaction , poursuit ses lamentations. Samira la scrute avec une lueur curieuse dans le regard.
-«Je vais t’aider si tu veux devenir également une princesse de la maison. Mais à condition de me promettre de garder le secret !».
-«C’est promis !»
Samira lui demande de se procurer la somme de cent dirhams et une «charoueta».
-«C’est quoi une «charoueta ?», lui demande Aïcha. «C’est la petite serviette intime dont tu te sers après avoir couché avec ton mari » lui explique Samira.
Le troisième jour de l’Al Aïd, Aïcha et Samira se rendent au Centre de Kelaât Sraghna, s’adressent à un attar (herboriste) pour acheter divers produits et épices.
Elles s’en retournent au douar et s’isolent dans le «khzine» (un dépôt de céréales et de fruits secs, situé à l’extérieur de la maison, Samira demande à Aïcha de psalmodier un chant, prend une petite bouteille, y met un morceau de «charoueta», les autres produits et épices, un produit liquide et un petit morceau d’une photo de Aïcha en compagnie de son mari. Elle y met un bouchon et la pose dans un coin du dépôt. Le lendemain, vers 19h00, Aïcha et Samira reviennent au «khzine». Samira prend la petite fiole, tire le bouchon et «boum !», c’est l’explosion. Les deux femmes hurlent, courent à droite et à gauche. La belle-mère, les deux belles-filles qui étaient avec elle, les enfants et les petits-fils se ruent en direction du dépôt. Ils découvrent Samira évanouie et Aïcha avec des blessures au cou.
Que s’est-il passé au juste ? La belle-mère n’y comprend rien. Est-ce qu’elles avaient des bombes ou quoi ? S’interroge l’un de ses fils. Ni Samira ni Aïcha ne veulent répondre à leurs questions. Elles ont été transportées à l’hôpital. Pour Samira, c’est terrible car elle a perdu la vue, tandis que Aïcha s’en sort avec ses blessures au cou. Trois jours passent et les deux belles-soeurs ne veulent toujours pas donner la moindre explication. La mère de Samira n’a pas pu supporter le drame qui bouleverse la vie de sa fille et elle porte plainte contre son beau-fils, sa mère et Aïcha. Elle les accuse d’avoir délibérément rendu sa fille aveugle.
Le juge d’instruction près la Cour d’appel de Beni Mellal est saisi de l’affaire. Quelques mois plus tard, il en conclut qu’il s’agit bel et bien d’une affaire de tentative de charlatanisme qui s’est terminée par l’explosion d’un produit chimique.
L’affaire est donc close et chacune des deux femmes, Samira, désormais non-voyante, et Aïcha, la blessée, est retournée chez sa famille avec la qualification de «répudiée»…

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