L’assassin accuse injustement son père

Chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca. Dans la salle 7, trois jeunes hommes au box des accusés : Ahmed, Abdelkader et Bouchaïb. L’aîné est âgé de 31 ans, le plus jeune en a 25. La raison de leur présence est complexe et simple à la fois : deux autres personnes ont été arrêtées à leur place et ont passé deux ans et demi derrière les murs de la prison. Qui sont ces personnes ? La réponse est surprenante. Ce sont le père et l’oncle d’Ahmed.
Quand une vieille dame a été assassinée, en 1998, à Ben Yakhlef, près de Ben Slimane, l’enquête policière n’a pas abouti et l’affaire est restée non élucidée. Entre-temps, Ahmed s’est adressé aux enquêteurs pour les aider à tirer l’affaire au clair. «Certes, je ne pouvais pas dénoncer les auteurs du meurtre de Fatna, car ce sont des proches, des membres de ma famille…», dit-il au chef de la brigade tout en manifestant une hésitation à continuer ses aveux.
Le chef l’incite à parler, à avouer, à les aider à élucider cette affaire qui a pris beaucoup de temps. Ahmed a repris ses déclarations en expliquant au chef de la brigade  qu’il est de son devoir de ne rien dissimuler et de ne protéger qui que ce soit, même s’il s’agissait de son père et de son oncle. Quoi? s’interroge le chef sur un ton de stupéfaction. Ses éléments restent bouche-bée. Ils ne savent pas s’ils doivent le croire ou non. Mais pourquoi pas ? Qui oserait dénoncer à tort  son père et son oncle dans une affaire de meurtre ? La loi n’incrimine pas un proche ou membre de la famille s’il ne dénonce pas son ascendant ou descendant. Parce que le législateur est conscient des effets des liens de parenté. Donc pourquoi, Ahmed ose-t-il le faire? Les limiers ignorent les raisons de l’initiative du jeune homme. Bref, leur rôle se contente maintenant d’arrêter le père et l’oncle du jeune homme. Ce qui fut fait. Et, croyait-on, l’affaire de la vieille femme a été élucidée. Deux ans et demi plus tard, Ahmed a été arrêté et poursuivi pour constitution d’une bande de malfaiteurs, vol qualifié, coups et blessures à l’arme blanche et ivresse. Il a été condamné à cinq ans de réclusion criminelle. Chaque jour passé en prison lui semble une année.
A chaque moment, il prend conscience que la vie en prison est insupportable. Et puis il a comme une illumination qui vient titiller sa conscience. Des questions commencent à lui hanter l’esprit.  Comment a-t-il pu mouiller son père et son oncle dans une sale affaire de meurtre pour la simple raison de laisser ses deux amis en liberté et au-dessus de tout soupçon ? Comment a-t-il pu se permettre de priver ses frères, ses sœurs, ses cousins et cousines de leur père ? «Je dois résoudre cette équation», se dit-il avant de s’adresser au responsable de la prison et lui dire qu’il a accusé des innocents dans le meurtre d’une vieille femme à Ben Yakhlef. Alerté, le procureur général du Roi donne ses instructions pour entendre ses déclarations. Ahmed avoue être l’auteur du meurtre de la vieille dame avec la complicité de deux de ses amis, un veilleur de nuit et un agriculteur.
Ces derniers ont été arrêtés. Ils ont avoué être les complices d’Ahmed. Le vol était le mobile de leur acte meurtrier. Le père et l’oncle d’Ahmed ont été libérés et les trois jeunes meurtriers ont été jugés coupables d’homicide volontaire et ont été condamnés à 30 ans de réclusion criminelle chacun.

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