Le bourbier de la prostitution

A l’entrée de la ville d’Azrou, sur le boulevard Hassan II, la scène choque : deux jeunes filles ne dépassant pas 14 ans, arrêtent les voitures de luxe et proposent aux proprios un catalogue de jeunes filles, de l’ambiance charnelle et surtout une maison de passe pour se protéger des yeux gênants.
Plus grave, des maquerelles qui ont pignon sur rue poussent le bouchon plus loin : elles recrutent de jeunes filles à peine pubères devant le lycée et leur font découvrir le monde vicieux de la prostitution. Les rendez-vous et les soirées aux orgies se passent souvent selon des témoignages, dans des villas d’Ifrane qui se transforment en coupe-gorge. La population locale garde toujours en mémoire le souvenir amère d’une jeune licenciée d’Azrou qui trouva la mort par asphyxie avec un richissime Emirati dans une villa à Ifrane. Ce scandale a fait d’ailleurs le tour du Maroc.
Quotidiennement donc, les boulevards de la ville deviennent, à la tombée de la nuit, de véritables Moussems permanent du racolage et de la drague. Un grand hôtel à la sortie de la ville n’est-t-il pas connu aussi pour être le théâtre prisé des rencontres sexuelles avec des mineures ?
Le fléau de la prostitution, selon de nombreux observateurs, risque malheureusement, de devenir un fait banal. Pour le sociologue B. Hamidi qui a mené une enquête sur le phénomène de la prostitution à Azrou, «la banalisation de ce fléau est en train de s’affirmer face notamment à l’ampleur de la crise sociale». Et d’ajouter «le lobby de proxénètes et de ceux qui tirent profit de cette situation laissent développer chez le citoyen de la région l’idée qu’il vaudrait mieux «faire avec», «devant cette situation, les jeunes filles, meurtries par la profondeur de la misère, se tournent vers les illusions offertes par l’argent sale de la prostitution », explique-t-il. Le recrutement se fait alors de plus en plus. Le cas de la filière d’Azrou en Suisse est révélateur : plusieurs lycéennes, fuyant la pauvreté, se sont «transformées» en strip-teaseuses professionnelles dans les cabarets de Genève et autres localités européennes.
Les sommes colossales rapportées de Suisse ou d’ailleurs sont souvent évoquées par les nouvelles recrues pour justifier l’enrôlement dans cette armée du vice. Pour Rachida (son surnom), une bachelière d’Azrou, «il a fallu que je trouve un moyen pour survivre quitte à offrir mon corps. J’ai commencé donc par fréquenter une maison close de la place pour des «passes» de 50 à 100 Dirhams. Après je me suis procurée un contrat d’artiste en Suisse.
Aujourd’hui j’avoue que je suis, financièrement parlant, au dessus de la mêlée». Nonobstant, Rachida ne semble pas heureuse et elle le dit sans ambages : «mon corps lâche ces derniers mois et je suis obligée de subir des exactions sexuelles indignes. Je n’ai plus de sentiments.» Rachida a 26 ans aujourd’hui. Alors que dire de celles qui n’ont pas encore 18 ou 20 ans.
Dans les maisons closes de cette région, la traite des blanches est à son paroxysme, voire pire. De nombreuses filles rencontrées affirment avoir été piégées, d’une façon ou d’une autre, dans ce bourbier. Fuyant leur domicile, qui par nécessité économique, qui par «accident sexuel», ces filles se trouvent aujourd’hui enfermées malgré elles. Il suffit d’arpenter les ruelles d’Azrou centre (Dalya, rue Z, Hammam…) pour découvrir l’inqualifiable : derrière les portes barricadées des maisons closes, des mineures sont sauvagement exploitées dans des conditions inhumaines.

• Mohamed Ezzine
Correspondance régionale

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