Le concubinage entre interdit et réalité

Le concubinage entre interdit et réalité

Il commence à se faire une place dans notre société

Le concubinage est un phénomène qui prend de l’ampleur dans notre pays. Volonté de rester libre, refus de s’engager, peur du mariage, ou du divorce… Les couples qui vivent sous le même toit sans passer devant les adouls sont de plus en plus nombreux. Qui sont-ils ?  Quelles sont les raisons qui les poussent  à braver les interdits?  Quelles sont les conséquences de cette pratique ?

Le concubinage bien qu’interdit par la loi et la religion est largement pratiqué dans notre pays. Difficile de savoir combien vivent dans cette situation. Aucune étude, aucune recherche n’a été faite officiellement à ce sujet comme l’affirme le sociologue Ahmed Al Motamassik. «Nous ne  disposons pas de statistiques fiables mais, en se basant sur l’observation, nous voyons que le phénomène est patent dans les villes». En effet, il existe dans chaque ville, dans chaque quartier, des  couples qui ont choisi de partager le même toit sans être unis par les liens sacrés du mariage.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de définir le concubinage. M. Al Motamassik précise que le mot est polysémique et se confond avec d’autres notions comme «L’union libre» ou «Les relations sexuelles avant le mariage». D’où l’intérêt de définir ces trois notions. Le concubinage «est le fait de personnes, de sexe différent,  souhaitant vivre ensemble, sans règle préétablie et d’une façon durable. Cela suppose un contrat implicite entre  ces deux personnes et une procédure de partage des biens communs. La législation européenne a reconnu ces liens comme légitimes et générant des droits pour les deux parties et pour les enfants», indique-t-il. Quant à l’union libre,  elle    caractérise «une situation où chacun garde sa liberté avec une souplesse de la relation modulée en fonction du désir de chacun et qui peut aboutir à un état où on décide de vivre ensemble». Enfin, les relations sexuelles avant le mariage désignent «une situation où les personnes peuvent vivre leur sexualité sans attendre les liens sociaux du mariage».

En tenant compte du 3e  aspect, à savoir les relations sexuelles avant le mariage, le sociologue estime que les  statistiques fournies par les associations féminines attestent de l’ampleur de ce phénomène. Concernant le 2e aspect de la typologie (l’union libre), il est nécessaire de faire la différence entre le choix obligé et le choix délibéré. «Le premier est lié aux interdits sociaux et  à la pression de conformité exercée par le milieu. Le deuxième est l’apanage de personnes d’un certain standing  économique et culturel et qui ont les moyens d’assumer ce choix», explique-t-il.

Du point de vue du sociologue, le concubinage reste  un privilège que se permettent les couches sociales aisées qui ont les moyens de disposer d’un logement, d’habiter dans des quartiers où le regard social inquisiteur est moins présent. Cela dit, toutes ces pratiques restent illicites et interdites par la juridiction marocaine.

Volonté de rester libre, refus de s’engager, peur du mariage, ou du divorce… Les couples qui vivent ensemble, sans passer devant les adouls, sont de plus en plus nombreux. Mais qu’est-ce qui les pousse à braver les interdits ? M. Al Motamassik avance plusieurs raisons. Il y a tout d’abord  le phénomène des adultes émergents. C’est-à-dire que les jeunes entrent plus tardivement dans le monde du travail. Les psycho-sociologues parlent d’un intervalle de 23 et 35 ans. «Tous les projets matrimoniaux sont décalés ou reportés pour plus tard car se marier a un coût (logement, aménagement de la maison, frais de cérémonies de mariage…)», explique-t-il. Et d’ajouter  : «Par contre le besoin d’être avec l’autre ne peut pas attendre, d’où les formes nouvelles de créer des liens entre femmes et hommes pour satisfaire le besoin affectif et apprendre à évoluer ensemble».  Ce dernier fait remarquer que chaque fois qu’une société augmente la pression, les phénomènes de contournement augmentent. «Ceux-ci vont encore augmenter si la société n’assouplit pas ses impératifs absolutistes» signale-t-il.

Ils osent en parler…

Nadia et  Rachid vivent ensemble depuis 4 ans malgré leur différence d’âge. Rachid, septuagénaire, a quitté sa femme et ses 4 enfants pour vivre l’amour avec Nadia âgée de 34 ans. De cette union libre est née Rita, âgée actuellement de 2 ans. Issue de milieu très modeste, le concubinage était  un moyen pour Nadia de subvenir à ses besoins sachant qu’elle a un garçon d’un premier mariage. Divorcée, Nadia a profité de cette union pour acheter une voiture et un appartement. «Lorsque j’étais enceinte, il m’a offert une somme d’argent considérable pour me faire avorter.  J’ai investi cet argent dans un appartement et j’ai gardé l’enfant»,   confie-t-elle.  Rachid a toujours refusé de l’épouser  préférant se désengager de toute responsabilité.  «J’ai finalement renoncé au mariage.  Le célibat ne me dérange plus malgré le regard  de notre voisinage. Et puis, de nos jours le mariage n’est plus ce qu’il était. C’est devenu une sorte de partenariat basé beaucoup plus sur le côté matériel», affirme-t-elle.

Pour d’autres, le concubinage  est un moyen de mieux connaître la personne avant de faire le grand pas. Kenza, étudiante en pharmacie, estime : «Avant de me marier, je voudrais vivre un certain temps avec mon futur mari, pour savoir s’il s’agit effectivement de la bonne personne. Je ne voudrais en aucun cas me marier puis divorcer quelques mois plus tard». Celle-ci ne cache pas pour autant que dans son cas vivre une telle expérience relève de l’impossible. «Je vis dans une famille très conservatrice. Mes parents me tueraient s’ils apprenaient que je partage ma vie en toute liberté avec mon petit ami». C’est aussi l’avis que partage Soukaina. «L’idéal pour moi serait de vivre 3 ans au maximum avec mon partenaire quitte même à avoir un enfant avec lui. Si une alchimie se produit entre nous, je n’hésiterai pas une seule seconde à l’épouser». Mohamed, un jeune médecin généraliste, avoue que l’idée ne lui a  jamais traversé l’esprit. «Je suis contre le concubinage pour la seule raison que la religion  interdit les rapports sexuels en dehors du mariage». Pour Rita, une jeune cadre dans une multinationale à Casablanca, la religion ne constitue pas pour elle un obstacle à cette pratique. «Je suis réticente à cette idée, non pas pour des raisons religieuses mais tout simplement parce que  le concubinage  tuera le charme du mariage. Après avoir tout vécu ensemble, partager le même lit chaque soir, que restera-t-il à découvrir après le mariage?», s’interroge-t-elle. Un avis qui n’est pas partagé par Khouloud qui malgré le port du voile défend la liberté sexuelle. «A quoi bon se marier si  c’est pour avoir des enfants et plus de responsabilité. Pourquoi ne peut-on pas vivre librement sa sexualité  avec  la personne que l’on aime sans aucun engagement. J’estime que personne n’a le droit de s’immiscer dans ma vie privée», conclut-elle.

Que dit la loi ?

L’article 490 du code pénal  stipule  que «sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles». Rappelons à ce sujet, qu’en 2012, l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) avait  appelé à l’abrogation de cet article. La proposition de cette association avait été vivement critiquée par les islamistes y compris au sein du Parti de la justice et du développement (PJD) pour qui les rapports  sexuels en dehors du mariage sont «un acte de débauche».

Quatre ans plus tard, en 2016, le Conseil économique, social  et environnemental CESE) avait  recommandé l’abrogation des dispositions des articles 490 et 491 du code pénal qui, en criminalisant les relations sexuelles consenties comme non consenties en dehors du mariage, font obstacle au droit des femmes de porter plainte pour viol.

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