Le degré zéro de la convivialité

«Je t’aime moi non plus» est le titre d’une célèbre chanson française . Elle est chantée en duo par un français Serge Gaisbourg, et une belle anglaise qui répond au nom de Jane Birkin. La chanson évoque un thème assez familier dans les histoires de ménages ayant une longue histoire commune, à savoir la situation au sein d’un couple condamné à vivre ensemble puisque son union est dictée par la raison, cultivant des ambitions identiques, caressant des rêves presque semblables, mais ne voulant nullement partager le même lit, chacun ayant d’ailleurs son propre sommier. Il se trouve souvent qu’un couple de ce genre se trouve dans les situations des plus inconfortables, les crises succèdent aux crises, la tension est de règle. Cette même tension impose au couple de trouver des moments de quiétude, de se ménager des compromis…
Ce duo franco-britannique vit la même situation que son semblable sino-japonais, ou irako-iranien … Autrement dit, la situation de deux pays qui ont une longue histoire commune et qui appartiennent à des cultures distinctes parce qu’une toute petite mer les sépare. Les mers mêmes quand elles sont petites, forment souvent des barrages effectifs entre les peuples, surtout si ces peuples appartiennent à des civilisations différentes.
Aussi, la formule « Je t’aime moi non plus » colle-t-elle parfaitement à la nature des relations hispano-marocaines depuis 1975. Le journal Al Mouharir dans un éditorial daté du 27 août 1979 disait à ce sujet que les relations entre les deux pays voisins se développent bon gré mal gré sous le signe de «la contradiction sentimentale, où l’amour et l’éloge côtoient la haine et la diatribe». Pour sa part, feu Hassan II dans un style qui lui était propre, précisait dans une conférence de presse donnée le 21 septembre 1980 : «S’il y a vraiment une carte géographique qu’on pourrait calquer sur une carte météorologique, c’est bien la carte des relations hispano-marocaines». C’est dire que ce qui caractérise les relations entre les deux pays, depuis plus de trois décennies, c’est la succession de périodes de tension puis d’autres moments de détente. Cet état de choses ne s’explique pas seulement par la constante géopolitique qui veut qu’entre voisins, on a souvent tendance à entretenir des relations inamicales, sauf lorsqu’on ne peut faire autrement, il s’explique aussi et surtout par le changement dans la donne régionale suite à la récupération par le Maroc de la grande province du Sahara. Sur quoi, venait se greffer depuis quelques années le problème de l’émigration clandestine.
A l’origine de cet état de choses, se trouve essentiellement l’attitude ambiguë de l’Espagne centriste, puis de gauche et depuis quelques années de droite, en ce qui concerne le dossier du Sahara et le conflit qui oppose le Maroc au Front du Polisario, front qui cache bien un autre plus compliqué, celui qui oppose le Maroc à l’Algérie. En effet, en 1978, Adolf Suarez définissait la politique de son pays au Maghreb, en les termes suivant : «le gouvernement espagnol considère que les relations saines, vigoureuses et stables avec tous les pays du Maghreb constituent l’un des objectifs fondamentaux de sa politique extérieure..
L’Espagne souhaite vivement la paix, la détente, la coopération et l’entente entre tous les pays du Maghreb». Autrement, et contrairement à la France et dans une moindre mesure les Etats-Unis, l’Espagne ne se prononce pas en faveur du Maroc dans son conflit contre l’Algérie. Or, Rabat considère qu’en matière du Sahara, quand l’Espagne n’est pas avec elle, c’est qu’elle est quelque part, contre elle. En effet, à travers la carte de la neutralité, Madrid joue depuis 1975, tantôt Rabat, tantôt Alger, tantôt Alger contre Rabat et vice-versa (Il existe dans L’annuaire de l’Afrique du Nord, publication annuelle du CNRS, plusieurs indications dans ce sens).

• Mohamed Hatimi,
historien

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