Le fait notable (1/2)

Le fait notable (1/2)

Si elles n’avaient aucun enjeu politique majeur, les élections partielles qui viennent de se dérouler n’en ont pas moins des aspects très intéressants à méditer intellectuellement et un volet politique très troublant.
Sur le plan intellectuel, l’intérêt médiatique démesuré par rapport à l’évènement mérite une attention particulière. Il en est sûrement de même de l’épreuve à laquelle a été soumise la loi sur les partis, déjà pressurée et malmenée par la dialectique des interprétations alors qu’elle n’a pas plus de deux ans d’âge. Le rapport à la limite de l’illogisme entre l’esprit des décisions du Conseil constitutionnel à l’origine de ces élections et les résultats auxquels celles-ci ont donné lieu peut être également un bon sujet de réflexion. 
Toutefois, ce qui doit véritablement retenir l’attention car politiquement d’une portée incontestable, c’est bien l’échec de la candidature de M. Salah El Ouadie.
Sur la centaine de candidatures enregistrées au niveau des quatre circonscriptions où se sont déroulées les consultations électorales, un seul profil avait quelque peu l’aspect militant, beaucoup de poids intellectuel et une belle profondeur de légitimité : celle de Salah El Ouadie. Il avait en plus pour lui l’avantage de se présenter sous les couleurs d’un parti équivoque, bénéficiant tout à la fois d’une «supposée» bénédiction révérencieuse des autorités et de la sympathie naturelle d’une certaine frange de la population excédée par l’état de déliquescence du champ politique et plaçant ses espoirs dans le nouveau venu des partis. Sa cuirasse présentait en fait une seule faille : bien qu’issu du terroir, le candidat n’était pas socialement immergé dans sa circonscription. En face de lui, les autres candidats n’avaient qu’un seul argument, précisément celui d’avoir des prolongements avec la circonscription et sa population. C’est ce facteur-là justement et exclusivement ce facteur-là qui a permis de départager les candidats et de dégager les heureux «élus». 
Ce constat amène forcément à une double conclusion : 1. la compétition pour déléguer des représentants à la Chambre des représentants devient de plus en plus une affaire locale, se détachant petit à petit de la sphère politique ; 2. elle exclut et marginalise de plus en plus les cadres du pays. Cela a été relevé fort à propos lors des élections du 7 septembre 2007. Cela a été encore confirmé lors de ces consultations partielles. On peut y voir juste un phénomène factuel sans profondeur. Mais, certainement il s’agit d’une affaire de tendances avec des facteurs confondants. Du moins, pour ceux qui suivent les péripéties de notre champ politique et qui connaissent son histoire, à l’échelle contemporaine pour le moins, il ne fait pas de doute qu’il s’agit d’une triste vérité. Cette vérité même qui a conduit l’institution parlementaire à la médiocrité qui est la sienne aujourd’hui, la dévoyant par rapport au fonctionnement vertueux qu’elle devait incarner, dépourvue qu’elle est devenue des ressources politiques et intellectuelles pour accomplir ses missions de législation et de contrôle du gouvernement. Celle-là même qui a concomitamment vidé les partis politiques de leur substance intellectuelle, saignés à la fois par la domestication d’une partie de leurs cadres et la fuite de tous les autres, n’ayant plus l’espoir de prolonger leurs idées et de les faire résonner par une action politique sensée et concrète. La même vérité qui éclaire d’ailleurs le refus d’une bonne partie de l’électorat de jouer l’hypocrisie des urnes, gonflant systématiquement et inexorablement le cortège des abstentionnistes.  
Depuis l’annonce des résultats des élections du 7 septembre 2007, une unanimité s’est faite dans notre microcosme politico-médiatique: les notables ont investi pratiquement tout le Parlement. Telle une exubérance difforme, depuis 1977, le phénomène va s’amplifiant à chaque échéance électorale au point de phagocyter aujourd’hui tout le champ politique national.

(*) Secrétaire Général du Parti Annahda
Au-delà de l’institution parlementaire, il touche aujourd’hui pratiquement l’ensemble des directions des partis et a réussi même à investir le gouvernement.
Le résultat en est aujourd’hui que toutes ces institutions ont perdu toute crédibilité, n’arrivant plus dans leur état à assumer ni dans la forme, ni dans le fond les missions et les fonctions qu’elles sont censées remplir, alors même que la complexité de l’époque et de ses évolutions réclame une transcendance par rapport au possible.
Il est admis que ce à quoi nous assistons aujourd’hui correspond en fait à la logique de la construction mise en place par feu Driss Basri.
Pour bien appréhender le phénomène, il faut rappeler qu’au lendemain des deux coups d’Etat de 1971 et 1972, trois actions allaient être engagées : la marocanisation de 1973, la Marche verte en 1975 et la «notabilisation» avec la formation du RNI et la domestication des élites politiques dès 1977. C’est ce qui a permis de préparer et de supporter l’alternance de 1998. C’est ce qui a permis d’installer par suite ce qui allait être l’avantage comparé du Maroc au cours des années 90 : sa stabilité politique.  S’agissant du volet politique dont la maîtrise d’ouvrage relevait de feu Basri, un système fut mis en place dont la force résidait principalement dans l’ingéniosité de sa conception et dans la puissance de son mécanisme. Les autorités locales avaient en charge d’identifier et d’encadrer les personnes cooptées tandis que le ministère de l’Intérieur décidait de leur répartition «politique». Les partis dits administratifs s’en trouvaient ainsi fournis à souhait. Et même un parti de gauche «réussit» à se faire orner d’un groupe parlementaire en 1992, groupe formé à 75% de notables, gracieusement orientés par l’intérieur, alors qu’idéologiquement ils étaient aux antipodes du type de socialisme prôné en principe par ce parti. Mais, c’était le prix à payer pour intégrer le jeu politique. La brèche était ouverte et l’alternance pouvait alors occurer sans risque majeur. Avec les fusibles de la Chambre des conseillers telle qu’instituée par la Constitution de 1996 et les verrous au sein de la Chambre des représentants, le dispositif était sans faille. 
En partie, le gouvernement d’alternance a fait les frais de ce système qui s’avéra un centre de résistance d’une vigueur redoutable. Un des épisodes les plus frappants des difficultés que le gouvernement Youssoufi rencontrât est sans conteste le sort réservé au fameux plan pour la promotion de la femme, rejeté par le fait du conservatisme politiquement anachronique du Parlement, supporté par un bien curieux magnanisme de certains cercles du pouvoir, alors qu’il devait en principe marquer l’histoire politique du pays et distinguer la gestion des partis progressistes de la chose publique. Son crédit était entamé et son échec programmé ! 
Au-delà, le système pouvait également jouer le rôle de relais social et de soupape. Et la stabilité politique se déclinait en stabilité territoriale grâce à la médiation socio-économique que pouvaient remplir les notables, opportunément guidés et soutenus par leurs tuteurs vers l’action sociale et bienfaitrice.  De la sorte, était créé le pendant à l’encadrement politique joué traditionnellement par les structures territoriales des partis organisés auxquelles il allait petit à petit se substituer.
Et le système avait sûrement d’autres ressorts moins visibles et d’autres ressources encore plus souterraines, alors que personne n’est encore parvenu à dévoiler à quoi ont servi les sommes colossales détournées du CIH, de la CNSS et d’autres.
C’est dire s’il était cohérent, solide, puissant et efficace!
Aujourd’hui, à la lumière de ces dernières élections partielles, la question se pose sérieusement de connaître le devenir de cet engin. En d’autres termes, peut-on raisonnablement admettre qu’une machine de cette nature et de cette envergure ait simplement disparu avec la disparition de son géniteur. A-t-elle changé subrepticement son allégeance ? A-t-elle été adoubée par le nouveau pouvoir? En d’autres termes, serait-on en face de la force d’inertie d’un système qui continue à produire ses effets pervers ou, plutôt, s’agit-il toujours de l’action concertée et délibérée du même système ?
Ce genre d’interrogations a d’autant plus de légitimité, sinon de pertinence, qu’il se trouve nourri et renforcé par une série d’évènements assez troublants.
Depuis quelques temps, le pays est en effet agité par des soubresauts sociaux délocalisés qui soulèvent beaucoup d’interrogations à la fois sur la solidité du système d’amortissement des tensions sociales et sur les missions de médiation territoriales naguère si efficaces et tellement redoutables.
Ensuite, chacun peut s’interroger sur les raisons qui se cachent derrière les résistances auxquelles se trouvent confrontés certains chantiers lancés par le Roi. Le sort de la nouvelle conception de l’autorité qui a fait long feu ou celui de l’INDH qui se trouve confrontée à des obstacles énigmatiques, pour ne parler que de ces deux cas, laissent véritablement perplexes. 
Sans tomber dans le travers de formuler les conclusions que suggère l’ensemble de ces constats, une affirmation s’impose quand même : si un parti politique de la nature du PAM n’arrive pas, après tous les autres, à dépêcher un de ses cadres à l’institution représentative, cela veut dire que le mal est encore plus profond que l’on ne pense. Quel type de société peut-on augurer quand ceux qui sont censés la porter et l’éclairer sont à ce point désaffectés ?
Abstraction faite des causes ayant mené à cette situation -et qu’il faudrait bien expliciter par ailleurs-, un tel fait est inquiétant tant il signifie l’acceptation pour notre pays de la médiocrité comme règle de gouvernance et, en conséquence, admet qu’il soit pris en otage par des courants souterrains qui prônent pour une part la corruption du système et pour l’autre le repli et le conservatisme au nom d’une certaine moralisation des effets produits par cette corruption, l’un allant avec l’autre dans une alliance de fait.
Cela exige sans nul doute une introspection générale de l’ensemble des forces vives du pays.
Avec beaucoup de courage et de mérite, le pouvoir a réussi la gageure de se démarquer de l’héritage de violation des droits de l’Homme et de ce qui est communément désigné sous l’acceptation des années de plomb. Aujourd’hui, il a sur son agenda le dossier du legs politique et du système mis en place par feu Basri sur lesquels il doit se positionner. 
En faisant défection au pays à un moment de son histoire, l’intelligentsia nationale avait certainement des mobiles compréhensibles par rapport au contexte d’alors. Malgré cela, elle est aujourd’hui comptable, sinon coupable autant que d’autres de la situation. En pratiquant la politique de la chaise vide (concept qu’elle-même, moralisante, dénonce), elle a laissé le champ libre à cette médiocrité pour corrompre le système et a donné d’elle l’image individualiste et narcissique que l’on retrouve tout naturellement au sein de la société. En tant que miroir et modèle pour celle-ci, elle est appelée aujourd’hui à s’exprimer sur son degré de patriotisme et sur son engagement dans les combats que le pays doit mener sur les multiples fronts, alors même que pointent à l’horizon les signes annonciateurs d’une très forte dépression et qu’un besoin viscéral se fait ressentir en terme de débat et d’expression des idées.
C’est à travers la réalisation de ces deux préalables incontournables ou de l’un des deux, l’un amenant l’autre, que la réforme du champ politique pourra véritablement advenir pour plus de démocratie, plus de cadres, plus de débat, plus de politique, plus de représentativité et plus de Maroc. Et non pas à travers un quelconque décret !

• Par Chakib Bensouda

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