Le feu pour attirer l’attention du père

Fin décembre. La salle numéro 7 de la Chambre Criminelle près la Cour d’Appel de Casablanca est archicomble. À un moment donné, toute l’assistance se tait, on n’entend plus que les gémissements de ce jeune homme, bien habillé, qui se tient au box des accusés. Le président appelle le père de celui-ci pour témoignage. À pas lents, il entre dans la salle d’audience, arrive près de l’accusé. Celui-ci sanglote, se baisse aussitôt pour lui baiser la main. Le père ne peut retenir ses larmes. Il se tourne vers la Cour, s’adresse au président, clame à haute voix, du haut de ses soixante-treize ans : «…Monsieur le Président, c’est moi qui ai déposé plainte contre mon fils Mustapha, et maintenant je la retire…je ne supporte plus l’idée que mon fils soit derrière les barreaux… je retire ma plainte Monsieur le président… . Aziz se jette dans les bras de son père, et lui demande pardon. Le père lui chuchote à l’oreille : «je te pardonne, mon fils…je te pardonne…». Il retourne à sa place, occupe un siège à côté de ses onze autres enfants qui sont venus soutenir moralement leur frère. Comme tout autre père, Mohamed aime ses enfants. Mais il ignore quelle mouche a piqué son fils Mustapha.
Mustapha n’est ni un voyou, ni un enfant méchant. Il a décroché son baccalauréat au Lycée Lyautey, à Casablanca et un Diplôme d’études supérieures dans une institution de Rennes en France. Il est ambitieux, et rêve d’approfondir ses études pour décrocher un diplôme d’expert-comptable. Seulement un écueil vient se dresser : son père. «Tu dois revenir au pays, mon fils, et m’aider dans la gestion de mes magasins de vente de bois …Je ne peux plus m’en occuper tout seul …Tes frères s’occupent de leurs affaires et ne veulent plus m’aider…», lui dit-il un jour au téléphone.
Mustapha obtempère et commence à aider son père en prenant la gestion d’un magasin au souk des Habbous. C’est maintenant un jeune homme de 35 ans. Un jour, le père réunit ses enfants: «Je vais livrer à chacun de vous sa part de l’héritage pour ne pas vous laisser vous disputer et recourir à la justice après ma mort…». Seulement, ces paroles n’ont été suivies d’aucun effet. Une situation qui ne déplait pas à Mustapha. «Tu nous a promis de léguer à chacun de nous sa part de l’héritage…et je veux que tu me donnes le magasin que je gère actuellement…» répète-t-il, à maintes reprises à son père. Celui-ci refuse catégoriquement. Mustapha ne sait pas pourquoi son père ne veut plus exécuter son idée.
«Père, je veux que tu me décharges de la gestion du magasin du Souk des Habbous…», dit un jour Mustapha à son père. Refus de ce dernier. Mustapha proteste à sa façon. Il néglige le travail, puis l’abandonne. Les dettes s’accumulent.
Le père intervient, redresse la situation financière envers les créanciers. Mustapha perd patience. «Je dois faire quelque chose pour attirer l’intention de mon père…Je ne peux pas rester ainsi…», se dit-il. Il pense en finir une fois pour toutes avec le magasin. «Je dois le faire,… oui je dois le faire…», se dit-il. À quoi pense-t-il ? « Je dois incendier le magasin, ni plus ni moins…», décide-t-il. Mustapha a maintenant 38 ans.
L’idée d’incendier le magasin lui hante l’esprit. Il rencontre son ami Aziz, un mécanicien, lui demande de l’accompagner à bord de sa BMW, Il s’arrête à la Place des Sraghna. Ils descendent de la voiture, prennent des sandwiches, regagnent une station d’essence, achètent 20 litres d’essence, retournent au magasin. Ils entrent et regagnent le bureau.
«Aziz, je veux te demander quelque chose…» .
Aziz regarde furtivement Mustapha, attend qu’il continue. «Je veux que tu mettes le feu dans ce magasin. En contrepartie, je te donnerai 5.000 dirhams…».
Aziz reste bouche-bée. Il ne sait quoi dire, ni quoi faire. «Réfléchis-y jusqu’à demain…», lui dit Mustapha. Aziz se dirige vers la porte. «On se voit demain matin Incha Allah…», lui dit encore Mustapha. Aziz quitte le magasin, se dirige vers le commissariat de police, le dénonce. Le même jour. Mustapha est à bord de sa BMW. Comme s’il avait eu l’intuition que Aziz ne reviendrait plus, il a fait appel à un vagabond qu’il avait l’habitude de voir passer en tirant une charrette. Il le fait monter à bord de sa voiture, lui fait la même proposition contre 2.000 dirhams. Le vagabond accepte. Ils fixent rendez-vous. Mais le vagabond ne tient pas sa promesse. Hors de lui, Mustapha décide de passer seul à l’acte.
Il prend l’essence, un briquet, allume le feu et disparaît à Fès pour y passer trois jours. De retour à Casablanca, il trouve la police à son attente.
«J’ai mis le feu dans le magasin pour attirer l’attention de mon père qui m’a privé de poursuivre mes études en France et refusé de me donner ma part…Je voulais juste qu’il m’aide à constituer mon propre patrimoine ou qu’il me licencie de son plein gré…». Un acte qui lui a coûté un an de prison ferme…et beaucoup de regrets.

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