Le malheur de Casa-port

Tout au long de l’année, elle connaît un afflux massif de voyageurs qui privilégient l’usage du train. Avoisinant le port de Casablanca, la gare ferroviaire est quotidiennement au milieu d’un grand trafic de véhicules dû aux activités intenses relatives au port. Mais depuis quelque temps, un phénomène dangereux commence à prendre de l’ampleur. Des jeunes voyous, des snifeurs de colle connus sous le nom de chemkaras, envahissent la place dès la tombée de la nuit. Lors de la journée, on ne les voit presque pas, ou alors ils se font passer pour des vendeurs de cigarettes en détail ou des cireurs attendant tranquillement une éventuelle offre. Les trains qui arrivent à partir de 18 h modifient la donne.
Les meutes des chemkaras guettent leur arrivée avec une précision sans égal dans le temps et dans le déploiement. Les passagers sont encore dans la gare lorsque le groupe des jeunes délinquants se désigne les cibles. Les femmes constituent 90 % des «victimes». Le mauvais éclairage aidant, chaque femme non-accompagnée est une cible idéale, le temps qu’elle atteigne les taxis qui ne sont pourtant qu’à quelques mètres de la porte de la gare. Avec une vitesse inouïe, la victime est abordée gentiment dans un premier temps par le jeune délinquant lui quémandant quelques sous. Si la concernée fait mine de ne rien entendre, le ton de l’abordage se transforme en menaces à peine masquées, en montrant à la victime un rasoir par exemple ou un coutelas. La scène se passe, bien entendu, sous les yeux des passants la plupart du temps indifférents. Même en cas de l’intervention inattendue d’un quelconque chevalier, le jeune délinquant dispose d’une marge de fuite assez large, car il connaît les parages comme sa poche. Il peut se faufiler dans le Centre 2000 où il fait presque noir, ou encore passer à travers le mur d’enceinte de la gare et disparaître dans la nature. Neuf femmes sur dix abdiquent, préférant sacrifier un dirham ou deux plutôt que de courir le risque d’avoir une joue balafrée.
Les chauffeurs de petits taxis ajoutent à la confusion sans le vouloir, aveuglés par les opportunités qu’offre l’arrivage de plusieurs voyageurs. Le chauffeur conduit son client au taxi, l’y enferme et retourne en chercher un autre qui serait du même trajet que le premier. Ce va et vient des chauffeurs permet aux chemkaras d’aller harceler le client déjà installé dans le taxi, se faisant passer pour des mendiants dans le pire des cas. Or, les mendiants, constituent à eux seuls une source d’harcèlement à part entière. Des femmes surtout, souvent avec un bébé dans les bras, se mettent carrément en travers du passage coupant la route aux voyageurs et se confondant en supplications.
Jeudi dernier, une femme appartenant à une ONG nationale, et qui utilise fréquemment le train pour se déplacer entre Casablanca et Rabat, allait créer l’événement. Elle a remarqué qu’une femme mendiait avec un bébé mais pas toujours le même. La reconnaissant, elle l’a interpellée lui demandant des explications à propos de son « outil » de charité. Un bébé récemment opéré, que la militante des droits de l’Homme avait aperçu la veille dans les bras d’une autre mendiante. La femme en question a essayé de nier, mais la militante ne l’a pas lâchée jusqu’à l’arrivée de la police. Un fait parmi d’autres qui mouvementent les soirées devant la gare de Casa-port. Entre les petites manigances des chauffeurs de taxis et le remue-ménage qu’ils créent, les mendiants et les chemkaras, le voyageur qui arrive à Casa-port se retrouve dans une petite jungle humaine juste après avoir quitté le hall de la gare.
Le comble, c’est que le taux des étrangers qui fréquentent quotidiennement Casa-port est très élevé. Il n’est pas difficile d’imaginer l’idée qu’ils se font sur notre société, puisqu’ils sont censés se trouver dans la capitale économique où le train arrive à l’heure, et qui constitue le miroir de la modernité. Le viol du cours naturel des choses par ce genre d’anomalies est devenu le malheur de Casa-port.

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