Le regard du professeur (12)

Hatim Betioui : A votre retour de Washington, vous avez été désigné Conseiller du Roi Hassan II et vous avez gardé ce poste jusqu’en 1978. Pouvez-vous nous parler de cette institution consultative de “Conseillers” au Palais Royal marocain ?
Abdelhadi Boutaleb : Lorsque j’ai été convoqué par Sa Majesté le Roi pour être nommé aux côtés des trois autres Conseillers, Ahmed Réda Guédira, Idriss Slaoui et Ahmed Bensouda, je ne savais pas en quoi consistait cette nouvelle mission. Le Roi nous a dit : “Vous serez mes Conseillers au cabinet Royal. Je vais vous expliquer les conditions de sélection du conseiller et les qualités requises pour qu’il occupe dignement cette importante fonction. Je ne choisis un conseiller que parmi ceux qui ont occupé de hautes fonctions ministérielles et y ont réussi et ceux qui bénéficient de la formation politique d’un homme d’Etat. Les Conseillers sont des collaborateurs dévoués qui me sont proches et me tiennent compagnie. Je ne les choisis donc que parmi ceux qui me connaissent et connaissent mes habitudes, ceux que je peux sans gêne recevoir même dans ma chambre à coucher, quand je suis encore au lit. “Puis il s’est attardé à nous expliquer les missions qui nous attendaient. Quand il a fini de parler, Guédira lui a demandé : «Majesté, sommes-nous vos Conseillers ou des Conseillers au Cabinet Royal ?», à quoi le Roi a répondu : «Pour moi, c’est pareil ! » Guédira a continué : «Non, Votre Majesté, si nous sommes des Conseillers au Cabinet Royal, nous ne savons pas de quoi nous allons nous occuper, car il se trouve au Cabinet de hauts fonctionnaires qui y accomplissent les tâches nécessaires. Certains parmi eux ont même rang de ministre.» Le Roi a alors tranché et coupé court à l’intervention de Guédira en disant : «Je veux dire Conseiller du Roi».
Quand il parle en privé, le Roi Hassan II ne dit pas de lui même Sa Majesté le Roi mais, par exemple, «Conseiller du Roi». Je me souviens de lui avoir un jour annoncé au téléphone la disparition de mon ami feu Ali Kettani, le jour du décès.
C’était un homme d’affaires de Casablanca et j’avais avec lui un lien familial par alliance. J’ai dit à Sa Majesté : «J’informe votre Majesté de son décès parce que je sais qu’il vous était proche et vous était très attaché, et aussi en raison des services qu’il a rendus au pays en tant qu’homme d’affaires.» Il m’a répondu : «Vous avez bien fait. » Puis il m’a demandé : «Quand sera-t-il inhumé?» J’ai répondu : «Aujourd’hui, après la prière de la mi-journée.» Le Souverain m’a dit alors : «Je vous enverrai le Prince Héritier pour assister aux obsèques, faites la prière pour le défunt dans la Grande mosquée.» J’ai demandé : Majesté, que voulez-vous dire par Grande mosquée ?» Le Roi m’a alors : «Professeur, attendez-vous de moi de dire la mosquée «Hassan II» ? Les mosquées appartiennent à Dieu». C’est ainsi que le Roi évitait de se désigner lui-même comme « Sa Majesté le Roi ». Dans ce cas particulier, le Souverain a évité de dire de l’imposante mosquée qu’il venait de faire construire comme une merveilleuse oeuvre d’art «c’est la mosquée Hassan II ». Revenons à la fonction de Conseiller. Le Roi, en annonçant au Protocole Royal notre nomination, a souligné que nous étions les Conseillers de sa Majesté et non des Conseillers au Cabinet Royal. Ensuite, le dahir (décret) que chacun de nous a reçu nous désignait comme «Conseiller de Notre Majesté (pour observer la coutume du makhzen).
Quels étaient les domaines de compétence fixés pour chacun des conseillers ?
Lorsque Sa Majesté nous a nommés Conseillers, il a tenu avec nous une séance de travail pour fixer les attributions de chacun de nous et nous a dit : « Votre mission est de suivre le travail des ministres et d’être un trait d’union entre moi et eux. Vous devez voir tout ce que les ministres envoient au Cabinet Royal avant de me le transmettre accompagné de vos observations et de vos propositions, à la lumière de quoi je prendrai des décisions ». Puis le Souverain a poursuivi : « Cela ne veut pas dire que vous allez constituer un rideau de séparation entre moi et les ministres. Je vous prie de tenir une réunion entre vous et de passer en revue les ministères par lesquels vous êtes passés afin que chacun de vous se spécialise dans ceux qu’il a dirigés ».
Et c’est ainsi que Guédira a pris en charge les ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur, Idriss Slaoui ceux des Finances, de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie, Ahmed Bensouda ceux de la Jeunesse et des Sports, des Habous et des Affaires islamiques, et Abdelhadi Boutaleb ceux de la Justice, de l’Information, de l’Enseignement et des Affaires du Parlement.
La première réunion que le Roi a tenue en notre présence a été celle au cours de laquelle il a reçu de Dr Azzedine Laraki, le ministre de l’Education nationale. Il était venu le voir avec un programme ambitieux pour équiper des établissements d’enseignement de moyens technologiques modernes. J’ai publié, au nom du Palais Royal, le premier communiqué portant sur ce sujet. Ainsi, j’ai commencé à rédiger les communiqués relatifs aux activités du Roi et, parfois, à les lire à la radio et à la télévision. De même, ces communiqués ont commencé à faire état de l’essentiel de ce qui se disait au cours des audiences royales et ne se contentaient plus d’annoncer le rencontre en citant les noms des personnes présentes.
Je dois encore préciser que le premier Conseiller dont la mission a été limitée à un seul secteur est André Azoulay que sa Majesté a nommé «Conseiller chargé des Affaires économiques». Le Roi a envisagé la création d’un grade administratif avec le titre de «Conseiller au Cabinet royal», mais cela ne s’est pas concrétisé.
Cependant, lorsqu’il souhaitait la présence de ses Conseillers, il disait au Protocole «convoquez les Conseillers au Cabinet» pour ne pas avoir à dire «convoquez les Conseillers de Sa Majesté le Roi.»
Que veut dire exactement «Conseiller du Roi» ?
La question «Que veut dire Conseiller ?» m’a été posée une fois dans une émission de télévision. J’avais alors répondu ceci : « Le concept de Conseiller Royal ne veut pas dire que le Roi a besoin de demander au Conseiller des explications chaque fois qu’il doit prendre une décision ou une disposition, ou de lui demander son avis pour n’importe quoi ou encore de suivre son avis en toutes circonstances. La fonction de Conseiller a un sens linguistique et un autre technique. Linguistiquement, il s’agit d’une demande de conseil. Dans le sens technique, il s’agit d’un homme d’Etat compétent et doté d’une expérience étendue, auquel le Roi s’adresse, quand il veut, pour lui confier une mission ponctuelle et telle qu’il la conçoit lui-même. “Cette réponse visait à rectifier l’opinion qui prévalait -surtout du temps du deuxième gouvernement Ahmed Osmane- selon laquelle les quatre Conseillers constituaient un gouvernement conventionnel.
Les ministres venaient au bureau du Conseiller en charge de leur département pour discuter avec lui, sans s’adresser directement au Roi, mais rien ne les empêchait d’entrer en contact avec lui. Le Roi présentait des sujets à discuter avec les Conseillers, puis il écoutait l’avis de chacun. Tantôt, il adoptait l’avis de l’un d’eux, et tantôt il conciliait entre différents avis, comme il lui arrivait aussi de prendre une décision sans rapport avec les avis émis par les Conseillers. C’est pourquoi nous disions, nous les quatre Conseillers, que nous n’exercions pas le pouvoir; nous n’avions pas le pouvoir décisionnel dont jouissaient les ministres qui, eux, signaient les décisions ou paraphaient les décrets. Nous étions aux côtés de la plus haute autorité de l’Etat. Comme disait Idriss M’hamdi, que Dieu ait son âme : “Je préfère être Directeur du Cabinet Royal pour parler à l’oreille du pouvoir”.
On dit dans le monde arabe que “le conseiller n’est consulté, et quand il est consulté il n’est pas tenu compte de son avis”. Dans quelle mesure cela s’applique-t-il à votre expérience avec le roi Hassan II ?
Cette règle, quelque peu relativisée, serait applicable aux conseillers du Roi. Dire que les conseillers ne sont pas consultés n’est pas vrai, et dire que quand il sont consultés leurs avis ne sont pas pris en considération n’est pas vrai non plus.
En fait, le roi tenait quelques fois compte de leurs avis, mais il ne les consultait pas systématiquement et ne retenait pas toujours leurs avis. Ce qui est différent de la règle, ou affirmation, dont vous avez parlé. Ces assertions valent peut-être pour les régimes politiques et dictatiriaux, encore que de tels régimes ne s’entournent pas de Conseillers.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *