Le regard du professeur (7)

Hatim Betioui : Au moment où vous avez été nommé ministre des Affaires étrangères, le 7 octobre 1969, quels dossiers chauds avez-vous trouvés sur votre bureau au ministère ?
Abdelhadi Boutaleb : Bien nombreux étaient les dossiers chauds qui m’attendaient au ministère des Affaires étrangères. Entre autres, il y avait le problème des frontières avec l’Algérie, et celui de la mise en chantier de l’Organisation de la Conférence Islamique. Il y avait aussi les solutions proposées pour le règlement du conflit arabo-israélien, en particulier le plan de paix américain, dit plan Rogers, dont on avait commencé à parler au moment de ma nomination au ministère.
Rogers, le chef du Département d’Etat américain, m’a rendu visite à deux reprises au ministère des Affaires étrangères, et par deux fois, le Roi Hassan II l’a reçu en ma présence.
Le 5e Sommet arabe s’est réuni à Rabat vers la fin de novembre 1969. J’étais encore ministre des Affaires étrangères. C’était un des Sommets arabes les plus réussis. Le Président Gamal Abdel Nasser, le Roi Fayçal Ibn Abdulaziz et le Président Houari Boumediene étaient parmi les participants, ainsi que le Colonel Muammar Kadhafi qui est venu, portant une tenue de terrain (uniforme militaire vert) et un revolver au ceinturon.
Le Roi Hassan II a introduit des dispositions spéciales tout à fait inédites : comme il assurait la présidence du Sommet, il a décidé que j’occupe un siège en tant que ministre des Affaires étrangères représentant le Maroc, même dans les séances à huis clos auxquelles n’assistaient que les chefs d’Etat. La pratique suivie jusque-là était qu’au bout de ces séances, les ministres se retiraient pour laisser les Rois et les Présidents entre eux. Cependant, le Roi Hassan II ne m’a pas fait sortir au moment de la réunion à huis clos et a dit : «Je suis le président de la Conférence et, comme tel, je ne représente pas le Maroc. Celui-ci serait donc sans représentation si non mon ministre ne restait pas à sa place. Les Rois et les présidents ont donné leur accord pour que je reste.
Ainsi, j’ai pu suivre de près les travaux de la Conférence et être au courant de ce qui se passait dans les séances à huis clos. Dans cette Conférance, la question du conflit arabo-israélien traversait une passe difficile. Le Président Abdel Nasser avait de grandes préoccupations qu’il a exposées en disant : «Nous, en Egypte, nous sommes encore disposés à lutter contre l’agression israélienne, nous ne voulons pas capituler. Nous respectons toutes les résolutions que nous avons prises au Sommet de Khartoum. Toutefois, je ne vous cache pas que l’Egypte n’est pas capable de suivre cette politique sans avoir les moyens». Il a laissé entendre que la résistance nécessitait un financement de la part des pays arabes pétroliers riches. Ces derniers se sont alors trouvés dans une situation embarrassante. Ils auraient préféré que ces questions fassent l’objet de contacts bilatéraux secrets par les canaux diplomatiques habituels.
Je ne dis pas qu’une certaine tension a été créée par le Président Abdel Nasser, mais le déroulement de la Conférence a été perturbé. Les dirigeants arabes n’avaient pas l’habitude de venir à une Conférence pour satisfaire une requête séance tenante. Le Président Abdel Nasser disait aux Rois et Présidents : «Je veux savoir dès maitenant combien chacun de vous va verser. J’ai besoin de sous. Le Colonel Kadhafi est intervenu sur un ton violent pour soutenir le Président égyptien. Il a dit dans son style bien particulier ce que le Président Abdel Nasser n’a pas dit dans son style recherché. Dans un mouvement involontaire, Kadhafi, emporté, a posé la main sur son revolver. Le Roi Fayçal a sursauté, puis a déclaré : «Je suis obligé de quitter cette réunion. Nous ne sommes pas venus pour être menacés par un revolver. Dans ces conditions, il n’est pas normal que nous ne disposions pas tous d’un revolver pour nous défendre. Monsieur Kadhafi remue son revolver, menaçant, alors que nous sommes totalement désarmés» . Dans sa colère et en signe de protestation, le Roi Fayçal a quitté la salle. Le Président Abdel Nasser l’a suivi en le suppliant de revenir. Le Roi Hassan II les a rejoints. La séance a été levée.
La séance a été suspendue pendant un certain temps, sans que personne ne quitte la salle, jusqu’à ce que les esprits se soient calmés et que les deux Rois et le Président soient revenus. Ensuite, la séance à huis clos a repris dans une atmosphère plus sereine.
Ce Sommet s’est réuni pour examiner la question pour laquelle la Conférence des ministres d’Affaires étrangères s’était tenue au Caire en 1967, au lendemain de la Guerre des six jours, à savoir que l’unique préoccupation et l’unique devoir de la nation arabe étaient d’effacer les effets de l’agression israélienne. Pour le Président Abdel Nasser, effacer ces effets exigeait le financement, par les pays pétroliers riches, de l’effort d’affrontement avec Israël . Cependant, il a dit en même temps : «Si je ne réussis pas à obtenir les moyens que je vous demande, ne soyez pas étonnés que je m’oriente vers la paix avec Israël . Je veux connaître ma position et mes moyens. Si j’ai la certitude que mes frères ne me soutiennent pas et ne me donnent pas les moyens dont j’ai besoin pour prendre des initiatives qui renforcent notre résistance à l’ennemi, il ne me restera plus qu’à frapper à la porte de cet ennemi». Puis il a répété dans son idiome égyptien : «Ma seule revendication est celle-ci : je veux des espèces» . A ce stade, le Roi Hassan II est intervenu pour trancher, car le débat avait trop duré (ici, j’abrège beaucoup). Il a donc dit : «Permettez-moi de vous dire que j’aurais peut-être dû quitter le siège de président et prendre celui du Maroc en demandant au ministre Boutaleb de quitter la salle. Cependant, même si j’occupe le siège du Président, je vous prie de me considérer comme simple représentant du Maroc. En cette qualité, je vous dis, en m’adressant en particulier au Président Abdel Nasser : vous les voisins d’Israël, vous êtes les premiers concernés par vos relations avec lui. Vous êtes les premiers concernés par l’élimination des effets de l’agression, de la manière qui vous convient. Aucun dirigeant arabe n’a ici le droit de vous imposer, Monsieur lePrésident, une quelconque politique pour sortir votre pays de l’impasse. C’est à vous de choisir et à vous de décider, et la mise en application aussi vous revient. Je m’adresse maintenant à vous tous, pour vous annoncer que je compte, d’ici peu, résoudre un problème qui me donne des insomnies, celui de la récupération du Sahara marocain. Je réfléchis aux solutions à utiliser pour atteindre mon objectif, mais soyez sûrs que je ne vous consulterai pas sur la méthode à utiliser pour y parvenir. C’est une affaire interne qui me demandera probablement beaucoup de réflexion, mais je ne conditionnerais pas ma décision à votre permission ou à votre assentiment. Pour terminer, je propose que nous laissons le Président Abdel Nasser agir au mieux des intérêts de l’Egypte ».
Comment le Président Abdel Nasser a-t-il accueilli ces propos ?
Il était heureux d’entendre ce que le Roi a dit. Il voulait , toutefois, que le Roi exerce une pression sur les dirigeants arabes au sujet du financement , ce que le Souverain a évité de faire, précisément pour favoriser l’instauration d’une atmosphère de détente.
Parmi les gesticulations du colonel Kadhafi, en dehors de l’incident du revolver dont il s’est saisi, il paraît qu’il s’adressait aux Rois par leurs noms, sans utiliser leur titre honorifique.
Exactement ! Il s’adressait au Roi Hassan II et au Roi Fayçal en utilisant le terme ‘Frère’. Il n’appelait personne Majesté, Excellence ou Altesse. Pendant ce temps , le Roi Hassan II le désignait par ‘’maâli al-aquid » . Il s’est toujours adressé à lui pour ne pas utiliser l’expression ‘’ fakhamat al-aquid » car il savait que Kadhafi ne l’aimait pas. Le Roi Hassan II a pris l’habitude de l’appeler “Maâli al-Aquid” depuis qu’il a banni le titre conventionnel de “Président de la république” et s’est interdit la qualité de chef d’Etat.
Mais le Roi Hassan II ne souhaitait pas s’adresser à lui ou parler de lui en utilisant l’expression de “guide” ou “colonel guide de la révolution” Je me souviens avoir dit par la suite au Roi Hassan II que Kadhafi risquait de ne pas apprécier qu’il lui adresse des lettres en utilisant l’expression “Maâli al-Aquid” comme il le faisait fréquemment. Le Roi m’a répondu : “Je l’ai appelé ainsi plusieurs fois et il en était content. De même, il s’adresse à moi par “Votre Majesté, le frère” quand il veut se montrer affable avec moi”.
Est-il vrai, comme l’a rapporté Muhammad Hassanein Haykal dans son livre “Kalaam fi as-siyassa”, qu’avant le début des travaux, Kadhafi a sursauté et crié lorsqu’il a trouvé devant lui, dans la salle de conférence, le général Mohamed Oufkir, présumé être l’assassin de Mehdi Ben Barka?
Je n’ai pas assisté à cette scène et je n’en ai pas entendu parler. Au Sommet, il n’y a pas eu d’autres incidents que celui né du fait que le colonel a inconsciemment porté sa main à son revolver et a semblé vouloir dégainer, geste qui a mis en colère le Roi Fayçal.

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