Le rêve s’évapore en un clin d’oeil

Casablanca. Le matin du mercredi 20 mars 2002. Mohamed met son argent dans ses poches et sort de chez lui. Il avait, ce matin, un seul but : rencontrer le propriétaire d’un taxi-colis, de marque Honda, de couleur rouge, immatriculé au Maroc garé dans une ruelle au Hay Hassani, exposée à la vente. Il ne tarde pas à le repérer. Ils commencent à parler de l’état mécanique, de la date de mise en circulation et du prix.
Ce dernier était encourageant. Mohamed remarque que le propriétaire a l’air de vouloir se débarrasser le plus vite possible de la petite Honda utilitaire. «C’est une bonne occasion, surtout que la voiture est pratiquement neuve et à bon prix» pense-t-il. Ils se mettent d’accord sur le prix en un temps record et se rendent à la commune urbaine. Là, ils établissent l’acte de vente et sa légalisation.
Puis ils se séparent. Mohamed, qui rêvait depuis longtemps d’avoir son propre taxi-colis rentre chez lui plein de joie. Il raconte à sa femme comment il n’a pas raté cette occasion et comment Dieu lui a facilité la tâche car le vendeur voulait se débarrasser de la voiture à bas prix.
Le lendemain matin, Mohamed se présente devant le fonctionnaire du service d’immatriculation. «…Je voudrais changer le nom du propriétaire du taxi-colis, marque Honda que j’ai acheté…» lui explique-t-il. Le fonctionnaire lui demande les documents nécessaires.
Mohamed ouvre son petit cartable et pose les papiers sur le bureau. Le fonctionnaire les lit. Mais lorsqu’il tape sur les touches du clavier de son PC, il écarquille les yeux, regarde furtivement Mohamed et lui demande : «Tu connais la personne qui t’as vendu la voiture?». «Non, je ne la connais pas, mais je l’ai rencontrée après avoir trouvé la voiture exposée à la vente» lui répond-il. Le fonctionnaire lui demande de s’asseoir sur une chaise, un peu loin de son bureau, sans ajouter un mot. Le fonctionnaire, saisit le combiné du téléphone et compose un numéro. Mohamed attend qu’il l’appelle. Mais en vain. Une demi-heure plus tard, quatre hommes se dirigent vers le fonctionnaire. «Où est-il ?» lui demande l’un d’eux. Le fonctionnaire leur indique Mohamed qui est encore assis sur la même chaise. Les hommes s’adressent à lui. «Police, ta carte d’identité nationale et viens avec nous», lui demande leur chef. Mohamed se lève et reste bouche-bée durant quelques secondes. Comme s’il était muet. Puis il arrive à articuler péniblement : «Qu’est-ce que j’ai fait ? j’attends ce que le fonctionnaire règle les papiers de la voiture que j’ai achetée…». Le chef le scrute de bas en haut, ne lui dit rien et le conduit vers le fourgon qui les emmène au commissariat. Mohamed est conduit dans un bureau. Il s’assoit sur une chaise, ne sait pas pourquoi il est ici. Il ose enfin demander au chef: «Qu’est-ce que j’ai fait ?». «Soit tu as volé la voiture après avoir tué son propriétaire, soit tu es un complice de l’auteur principal» lui répond le policier. Ces mots sonnent dans sa tête comme une bombe. Il s’effondre. Un inspecteur se dépêche vers le robinet pour lui apporter un peu l’eau dont il lui asperge le visage. Ce dernier se réveille, regarde autour de lui. «Comment ? Mais je n’ai aucune relation avec cette affaire» tente-t-il de se disculper. «Je ne sais même pas de quoi il s’agit».
Samedi 15 décembre 2001. Ben Slimane, Beni Yakhlef, commune El Mansouria, juste à côté de la route côtière n° 322. Les fonctionnaires d’une société d’investissement agricole regagnent leur boulot quand ils découvrent le cadavre d’un homme dont la tête porte des traces de coups d’une arme blanche, étendu près d’un puits, gisant dans une mare de sang. Qui est-ce ? Qui l’a tué ? Les témoignages recueillis ne permettent pas d’en savoir plus.
Le cadavre a été évacué vers la morgue de l’hôpital Moulay Abdellah à Mohammédia. Une semaine plus tard, les investigations ont permis d’identifier l’homme assassiné. Il s’agit de Saïd, quarante-cinq ans, transporteur de marchandises à bord de son taxi-colis. Il fréquente souvent Souk Derb Omar à Casablanca. La dernière fois qu’il y a été vu remonte à la veille, vendredi 14 décembre 2001. Depuis il n’a plus donné signe de vie.
Mohamed a été mis entre les mains de la Gendarmerie de Beni Yakhlef. Il a été soumis aux interrogatoires. Mais il ne sait rien. L’enquête révèle qu’il a été trahi par un inconnu qui lui a vendu la voiture et contracté avec lui un acte de vente sur la base d’une fausse carte d’identité nationale. Mohamed a été déféré devant le parquet général près la cour d’appel de Casablanca.
Il a été relâché pour manque de preuves. Le pire, c’est qu’il a perdu toutes ses économies pour un rêve qui s’est évaporé en un clin d’oeil.

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