Le secteur agricole marocain

Le secteur agricole marocain

Thami Ghorfi : Pour commencer, Monsieur le ministre, permettez-moi de rappeler l’importance du secteur agricole dans l’économie marocaine et vous demander quelle stratégie vous voyez possible pour sa modernisation.
Mohand Laenser : Vous avez raison, le secteur de l’agriculture peut se situer à travers quelques chiffres : il représente 15 à 20% du PIB, 18% des exportations, 15% des importations du Maroc mais plus important encore, 80% d’activité en milieu rural et 40% d’activité à l’échelon national. C’est pour ces raisons d’ailleurs que ce secteur a toujours bénéficié d’une priorité. Mais il est bien évident qu’au Maroc, il existe deux agricultures :
une agriculture très performante, exportatrice qui a fait ses preuves technologiques et une agriculture vivrière et traditionnelle qui touche hélas le plus grand nombre d’agriculteurs et qui a besoin de beaucoup d’efforts. Toute la problématique pour le ministère est justement de renforcer la compétitivité de l’agriculture en général, ce qui amènera évidemment à faire des choix assez difficiles pour l’avenir.
Justement, sur quel levier faut-il agir pour faire cette modernisation ?
Mohand Laenser : Dans un domaine comme celui de l’agriculture, les leviers sont multiples. Mais je citerai les plus importants en parlant d’abord de l’élément humain. Nous avons encore dans les campagnes marocaines plus de 45% d’habitants qui pratiquent, pour la plupart, l’agriculture.
C’est là que nous trouvons le taux d’analphabétisme le plus élevé, que nous avons le taux de propreté le plus fort. Il s’avère donc que le levier humain est un levier essentiel.
La modernisation passe aussi par l’éducation, Monsieur le ministre ?
Mohand Laenser : Tout à fait. L’éducation, la formation aux techniques agricoles et l’insertion dans le circuit économique. A côté de l’homme, il y a aussi les autres aspects : la mécanisation qui reste encore assez faible dans son ensemble, l’usage des intrants agricoles, l’usage des engrais et des produits phytosanitaires. Il ne s’agit pas tout simplement d’aller inonder le monde rural marocain avec ces produits si nous n’avons pas l’agriculteur qui peut maîtriser aussi toute cette panoplie d’outils.
Il y a d’autres leviers bien sûr : le financement de l’agriculture. La modernisation doit être financée parce qu’il faut que nous gardions à l’esprit le revenu de ces familles agricoles. Il ne s’agit pas tout simplement de faire ce qui a été fait il y a deux siècles en Europe en ramenant les agriculteurs en ville. Il faut les maintenir et il faut développer des revenus alternatifs. L’agriculture ne peut pas à elle seule fournir le revenu à 50% de la population.
A quels genres de revenus alternatifs pensez-vous?
Mohand Laenser : C’est là que la deuxième jambe du ministère intervient puisqu’il n’est plus le ministère de l’Agriculture seulement mais aussi le ministère du Développement rural. C’est à dire que le développement rural ne peut pas être axé uniquement sur l’agriculture. Il faut la moderniser – c’est l’élément important du développement rural – et à côté, il faut développer d’autres activités : le tourisme rural, les industries de transformation agroalimentaire donc permettre à l’agriculteur d’utiliser le reste de son temps pour améliorer ses revenus dans d’autres activités.
Le développement de l’économie agricole passe aussi par la mise à niveau des entreprises agricoles qui ont déjà une certaine taille et qui sont déjà installées sur ce secteur. Quelle démarche peut entreprendre votre département pour sensibiliser le milieu du pavé ?
Mohand Laenser : Nous avons là aussi plusieurs packages. Il y a d’abord la taille de l’entreprise. Aujourd’hui dans le secteur agricole, la taille de l’exploitation doit être optimale, c’est-à-dire qu’on ne peut pas demander aux gens d’aller acheter les terrains des voisins mais il faut organiser la profession. Il faut que les gens sachent travailler en coopérative et en association.
C’est de cette manière qu’ils maîtriseront les circuits de commercialisation et défendront mieux leurs intérêts. Au Maroc, nous le savons, la culture est un peu individuelle et il y a donc un grand effort à faire sur l’organisation de la profession. A côté, le ministère peut apporter la technologie, la vulgarisation, l’information sur les marchés, sur l’usage des intrants, sur les meilleures pratiques culturales qui existent à travers le monde et je pense qu’il y a beaucoup à faire sur ce plan.
Je voudrais évoquer avec vous, Monsieur le ministre, une problématique assez particulière puisqu’il s’agit de valoriser notre production nationale et de répondre en même temps aux besoins des consommateurs marocains et peut-être aussi des besoins d’exportation. Est-ce qu’on peut imaginer une bonne valorisation en intégrant quelque part la production agricole et la dimension industrielle qui y est directement liée ?
Mohand Laenser : Tout à fait. En parlant de modernisation, j’ai parlé de l’élément humain, des moyens utilisables mais ceci reste un contenant. Le contenu c’est justement les filières. Dieu merci, l’agriculture marocaine est diversifiée et nous avons des filières extrêmement importantes : l’olivier, le palmier, l’orange, la production animale, le maraîchage. Nous travaillons filière par filière pour intégrer précisément la production, l’améliorer, en augmenter le rendement pour répondre aux besoins mais aussi la préparer au marché extérieur. Pour vous donner un simple exemple sur l’oliveraie où le Maroc est le deuxième exportateur mondial en olive de conserve.
Il est bien évident, quand nous regardons ce que nous faisons avec notre huile, de nous interroger sur ce qui se passe.
Tout simplement parce que la transformation n’a pas été modernisée. Et justement, nous commençons maintenant à aider les agriculteurs, à leur montrer ce qu’ils sont en train de perdre avec les anciens travaux artisanaux, et tout ce qu’ils peuvent gagner en changeant seulement la technique, le conditionnement, quelques outils de qualité aussi. C’est la même chose pour notre verger et pour tous nos autres produits.
La filière animale est extraordinaire. Nous sommes autosuffisants en viande, nous ne le sommes pas encore en lait mais là aussi il y a des efforts de modernisation, de lutte contre les maladies. Tout cela ne peut pas se faire sans l’agriculteur. Nous travaillons sur ces filières avec l’adhésion de l’agriculture.
Nous avons deux possibilités, Monsieur le ministre, si vous le permettez, la première, c’est d’imaginer des investissements industriels importants qui viennent en aval de la filière agricole et qui sont faits par des nationaux et des internationaux. L’autre possibilité, c’est de revenir à votre idée de départ, qui est la logique des coopératives et d’imaginer des regroupements mais avec un vrai savoir-faire. Quel est votre avis sur la question ?
Mohand Laenser : Les deux formules doivent être utilisées. Aujourd’hui, nous offrons des terres qui appartiennent à l’état aux partenariats d’investissements nationaux et étrangers. Il ne s’agit pas de louer des terres et de faire de l’argent. Ce qui nous intéresse c’est le dossier d’investissements, c’est le développement agricole et des complexes agro-industriels qui demandent des capitaux nationaux ou étrangers. Mais à côté, toute cette masse d’agriculteurs dont je parlais auparavant, qui doivent arriver au seuil maximal pour faire du rendement, il faut les organiser en coopérative, en association et donc revoir toute la stratégie d’organisation de la profession au Maroc.

• Cette émission sera rediffusée ce soir à 22h00 sur les ondes de Médi 1
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Prochain rendez-vous le 01 mars 2003

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