Le sens de l’unité nationale

Au moment même où le Parlement algérien accordait, dans une mascarade de débat politique et une régression démocratique frappante, à son président une forme de «monarchisation» de leur République, nous étions, nous Marocains, invités à entamer une réflexion et une dynamique sur une sorte de «républicasition» de notre monarchie, dans une prospective démocratique évidente et une perspective de régionalisation très intéressante. 
Sur le plan purement intellectuel, l’idée de la régionalisation renvoie forcément à une certaine forme de gouvernement. Elle implique une volonté de proximité avec les affaires des gens. Elle signifie un transfert de prérogatives, d’attributions, voire de souveraineté de l’échelle centrale à l’échelle régionale. Elle admet une certaine liberté pour imprimer aux affaires publiques une dose de spécificités culturelles locales. Elle inspire une certaine vision d’un environnement harmonieux, équilibré et convivial. 
Pour tout ces facteurs et ce qui pourrait en découler en terme de bien-être collectif et de vie commune en bonne intelligence, l’idée de la régionalisation est fortement attrayante.
L’expérience et les enseignements des sciences humaines nous apprennent toutefois que l’idée théorique, aussi géniale soit-elle, peut, si elle est déconnectée de la réalité et de la nature de l’espèce humaine, si elle est mal conceptualisée dans les esprits, si elle est mal agencée dans l’architecture de ses déclinaisons pratiques ou simplement si elle est programmée et exploitée pour servir des desseins inavoués, conduire à des résultats contraires à ceux auxquels elle concourt.
L’histoire humaine est riche de ce genre d’idées. L’idée portée par le communisme selon laquelle l’humanité peut attribuer à chacun selon ses besoins en fait partie C’est aussi le cas de l’idée véhiculée par le salafisme selon laquelle l’humanité devrait tendre à vivre suivant les conditions nostalgiques et mémoriales des meilleures époques de nos histoires ? Et pour s’inspirer de modèles de notre époque, il suffit d’évoquer la croisade menée par les Etats-Unis au nom de l’idéal de liberté ou de démocratie et qui n’a conduit en fait qu’à la guerre et au chaos. 
Sur un tout autre versant, l’expérience et les enseignements des sciences humaines nous apprennent également que le partage collectif de l’idée est un préalable incontournable au succès du projet qu’elle porte.
Pour ces raisons, la confrontation des avis et des opinions est vivement recommandée, sinon indubitablement nécessaire. C’est tout le sens du débat national auquel invite le discours royal à l’occasion de la Marche Verte.
Or, autant un tel exercice s’impose de lui-meme, eu égard à l’exigence de consensualité et de maîtrise que l’idée complexe de la régionalisation incarne et réclame, autant les conditions dans lesquelles doit se dérouler ce débat doivent retenir l’attention.
Par une espèce de déformation aussi bien politique, sinon politicienne que culturelle, aussitôt qu’un sujet est sur la scène publique que la question de la Constitution est déjà soulevée. Tel est le cas avec la proposition de la régionalisation. L’encre du discours royal n’était pas encore sèche que déjà la réforme constitutionnelle était sur d’innombrables bouches… A force de banalisation, l’objet pourtant réel se fond dans l’abstraction au risque de perdre toute substance alors qu’il y a besoin de lui préparer les conditions de l’occurrence. Au lieu de cela, à force de l’évoquer à tort et à travers, on ne fait en vérité qu’avouer un complexe vis-à-vis d’un rapport de force visiblement désavantageux. 
Alors que d’immenses questions sont posées à l’instar de la faisabilité même du concept de régionalisation pour une société de diversité culturelle et de culture centralisante, et qui pourraient bien évidemment déboucher sur un nécessaire redéploiement des pouvoirs institutionnels, commencer par poser la réforme constitutionnelle est en soi une inversion intellectuelle qui, au lieu d’installer la confiance, conduit à la méfiance, laquelle engendre par nature le raidissement qui entraîne forcément le rejet. C’est une inversion intellectuelle également parce qu’elle anticipe les questions de pouvoir avant même d’avoir créé le consensus autour du sens, de l’objet et des attendus auxquels devrait tendre ce pouvoir.
Tout dialogue, pour atteindre son objectif, repose en premier lieu sur la sincérité qui mène à la confiance, au nom de laquelle la divergence et la différence deviennent un bénéfice. Cela est vrai pour les choses courantes, a fortiori quand il s’agit d’un débat autour d’un sujet d’une complexité incommensurable comme celui de la régionalisation. 
Poser la question de la réforme constitutionnelle à l’entame de la réflexion est par ailleurs une hérésie intellectuelle et le signe d’une grave déviance politique : comment peut-on envisager l’idée même d’un transfert de souveraineté tout en sauvegardant l’unité du pays si on commence le processus par entailler un des fondements essentiels sur lequel repose cette unité ?
En vérité, l’équation posée peut se résumer ainsi : soit on accepte l’idée d’un modèle de démocratie agencé autour d’une certaine forme de régionalisation, auquel cas il faut renforcer les institutions de souveraineté nationale ; soit on remet en cause ces dernières et aucun modèle de ce genre n’est possible. Tel est le génie politique du discours du 6 novembre dernier.
De ce point de vue, il serait bien évidemment absurde de renoncer à un projet caressé par tout le peuple marocain et qui, de surcroît, offre des perspectives de promesses d’avenir. Toutefois, il ne peut nullement être question de n’importe quel projet qui ne respecte pas, ne garantit pas, ne sauvegarde pas le fondement essentiel de la nation marocaine : son unité!

• Par Chakib Bensouda
Secrétaire général du Parti Annahda

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