Le suicide des enfants «tu»: Qui va réveiller les pouvoirs publics ?

Le suicide des enfants «tu»: Qui va réveiller les pouvoirs publics ?

ALM : Le suicide est la deuxième cause de décès des jeunes âgés entre 15 et 24 ans. Pourtant, on n’en parle pas ou sinon très peu. Comment cela est-il concevable dans une ère dite de «communication»?
 

Meryeme Bouzizi Laraki : Se donner la mort, cela fait partie de l’inconcevable pour un individu. Nous vivons dans une société de «consommation du bonheur» où toute manifestation de souffrance est honteuse, interdite et déniée. Ce constat est valable pour toutes les sociétés du monde. La manifestation extrême de la souffrance qu’est le suicide résonne en nous car elle éveille des émotions qui n’ont pas pu être exprimées dans notre enfance et adolescence, voire dans notre vie d’adulte.  Le suicide nous renvoie également à notre propre incapacité d’agir face à une personne qui vit une telle souffrance ; une personne suicidaire.  
La religion a son mot à dire sur la question. La quasi-totalité des religions indiquent que c’est Dieu qui donne la vie et c’est à Lui de reprendre cette vie. Ce qui rend la question encore plus complexe. Ce n’est en effet pas aussi simple que ça en a l’air. Plusieurs ont levé le voile sur le  suicide et ont exprimé leurs craintes et même leur condamnation mais globalement, la société ne semble ni préparée ni éduquée à accueillir avec bienveillance cette partie fragile et sensible qui définit aussi notre humanité.

Jugez-vous que l’enfant émet des signaux à son entourage durant cette phase qui sépare l’idée du suicide et le passage à l’acte ?

Il y a de nombreux signes qui doivent, s’ils se cumulent et/ou s’ils perdurent dans le temps, permettre à l’adulte de réagir sans tarder. Plus on agit vite, plus on a de chances de sauver un jeune du suicide certes, mais aussi des autres passages à l’acte (troubles du comportement, mutilations, délinquance, abandon scolaire, sexualité débridée, addictions). Le jeune va tenter de communiquer son mal-être par des messages verbaux directs ou des messages indirects. Il faut les repérer en étant dans une écoute calme, sans jugement ni réaction moralisatrice. Il faut aussi observer les changements soudains ou graduels dans ses attitudes et au niveau de sa scolarité. Et également être vigilants quant à certains symptômes physiques et/ou psychologiques. Parler de suicide est aussi  l’un des signaux de détresse qui peuvent précéder le suicide. C’est un appel puissant à l’aide qu’il ne faut jamais ignorer.
 
Le drame est donc évitable… Quelle devrait être notre attitude face à un «suicidaire» ?

Le suicide est évitable et nous avons tous, quelles que soient nos compétences, la possibilité  d’agir pour sauver une vie.  Je reprends la réponse de la formatrice en prévention du suicide Xénia Halmov à cette question de savoir comment agir si un jeune parle de suicide : «Il n’existe pas de formule magique pour savoir si quelqu’un pense au suicide sans lui poser la question clairement. La seule façon de le savoir c’est justement de lui demander gentiment et avec empathie. Les gens pensent souvent, à tort, qu’en posant la question directement, il y a risque que l’idée s’installe dans l’esprit de la personne. Ce qui est faux. Tous les jeunes ont déjà entendu parler de suicide, alors leur en parler ne risque pas de leur donner l’idée, mais plutôt de leur dire que quelqu’un s’inquiète pour eux et remarque leur souffrance». Xénia Halmov conseille d’aborder le sujet directement. Tous les psychiatres s’accordent sur cela.  Si nous nous trouvons dans une situation où un jeune a besoin de nous, il a besoin de savoir que nous reconnaissons sa souffrance. Il faut s’autoriser à aborder la question du suicide comme tout autre sujet de société. J’ajouterais qu’on ne peut pas aider si on a peur. Aider un jeune qui souffre au point de penser à s’ôter la vie, c’est d’abord s’installer dans une attitude d’écoute juste et être prêt à entendre l’intensité de cette souffrance sans se noyer dedans. La peur et l’ignorance sont des facteurs premiers qui freinent cette démarche. S’il est normal d’avoir peur, il est aussi important de dépasser cette peur afin de pouvoir aider.

Avons-nous des chiffres officiels concernant le nombre d’enfants qui se sont donné la mort au Maroc ?

Nous n’avons malheureusement pas de chiffres officiels récents à ce sujet. Pas à notre connaissance en tout cas.  Les premiers chiffres publiés officiellement sont ceux de 2014. Ce qui est intéressant c’est l’évolution de ces chiffres dans le temps. Ce sera donc là une autre question à suivre.

Les efforts de la société civile mis à part, y a-t-il un plan d’intervention au niveau du ministère ?

Notre association existe depuis 7 ans. Nous restons la seule structure qui traite de la thématique du suicide au Maroc.  Aujourd’hui, nous n’avons pas vent d’une quelconque intervention des pouvoirs publics pour développer le dispositif d’aide des jeunes en souffrance au Maroc.

Quelles sont globalement les raisons qui peuvent pousser un enfant à penser au suicide ?

Le suicide est une problématique qui cumule plusieurs facteurs qui fragilisent le jeune.  Certaines situations sont des situations qui vont augmenter le risque de passage à l’acte pour le jeune. Il peut être question d’ un conflit familial ou d’une dépression. A noter sur ce point que tous les adolescents suicidaires ne sont pas dépressifs, et tous les adolescents dépressifs ne sont pas suicidaires. Les troubles de la personnalité, les violences subies, l’orientation sexuelle différente, les séparations, les deuils, la pression scolaire, les addictions, etc. Tous ces facteurs peuvent être à l’origine d’une pensée suicidaire chez l’enfant.
Attention à ne pas mesurer la souffrance en fonction de la situation vécue : une même situation peut être vécue comme banale pour une personne et dramatique pour une autre. C’est souvent le cumul des stresseurs qui est en cause. Penser au suicide ne veut pas dire que la personne va le faire : cela indique qu’elle vit une trop grande souffrance et qu’il lui est difficile à gérer seule.

Cet enfant a-t-il la même notion de suicide que nous ?

Mourir pour un enfant ou un jeune c’est avant tout arrêter de souffrir.  Ce dont il n’a pas conscience, c’est que les événements négatifs qu’il vit le conduisent à l’isolement. La perception qu’il a alors de la réalité et des solutions pour s’en sortir se réduisent et laissent la solution «suicide » comme la seule restante, in fine.
 
Y a-t-il une différence de comportement entre une fille et un garçon par rapport à cette question ?

De façon générale, les études montrent qu’il y a plus de tentatives de suicide chez les femmes que chez les hommes. Les hommes auraient tendance toutefois à choisir des moyens létaux plus « radicaux ». Ils ont aussi plus de difficultés à faire les premiers pas pour demander de l’aide.  Ceci dit, un jeune qui va mal au point d’avoir des idées suicidaires va presque toujours émettre des signaux de détresse (ou de dépression.  Ces signaux peuvent se ressembler aussi bien chez un garçon que chez une fille. Nous avons dans ce sens publié au niveau de l’association un guide de prévention du suicide des jeunes, que toute personne peut consulter.

Concrètement, comment peut-on protéger nos enfants du suicide ?

En amont, la prévention serait d’établir ou maintenir une communication saine avec le jeune pour qu’il se sente en confiance et puisse ouvertement se confier à ses parents à propos des problèmes qu’il rencontre dans sa vie. Le rôle des parents est alors de l’écouter avec une grande disponibilité sans jugement, sans chercher à lui trouver des solutions immédiates, sans minimiser la situation que le jeune évoque, etc. Ensuite, il faut aider cet enfant à développer des stratégies de «protection» et d‘adaptation à son vécu.  N’oublions pas que la souffrance est normale, jusqu’à un certain point. Les parents doivent être vigilants pour repérer quand le jeune s’isole. Il est indispensable d’apprendre à «décoder» ce genre de comportements qui nous permettent très tôt de désamorcer l’enfermement. Un enfant ne doit pas se retrouver seul face à sa souffrance. Parfois le jeune ne montrera rien dans son foyer. Il ne faut pas hésiter alors à se renseigner auprès de ses amis ou de ses enseignants.

Protéger un enfant qui a des pensées de suicide commence par prendre conscience que les pensées suicidaires sont un appel à l’aide, le symptôme d’une grande souffrance. Il serait bien alors d’avoir le courage de dépasser ses peurs, de s’informer, de demander de l’aide (personne de confiance et/ou thérapeute).

Pour aider un jeune en souffrance qui aurait des idées suicidaires. Tout comme le jeune enfant, l’adulte doit accepter et avoir le courage de demander de l’aide.
 

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