L’élite politique mise à L’écart dès l’indépendance (23)

L’élite politique mise à L’écart dès l’indépendance (23)

Rabat, le vendredi 16 novembre 1962, au matin. Il y avait énormément d’invités dans le domicile de Mehdi Ben Barka, à Diour Jamaâ. Parmi eux, Omar Benjelloun qui paraissait heureux par la décision du comité central de boycotter le référendum. Feu Omar Benjelloun, que Dieu ait son âme, était l’un des membres de la commission administrative nationale, qui se sont réunis à Casablanca dans le cadre du comité central, le soir du 14 novembre 1962. Il avait farouchement défendu l’idée du boycott du référendum, car les représentants provinciaux, présents à cette réunion, avaient insisté pour qu’une solution soit prise dans ce sens, avant l’annonce du contenu de la Constitution (qui devait avoir lieu le 18 novembre) et pour que tout le monde sache que les Forces Populaires étaient opposées au principe de "l’octroi du texte fondamental".
Lors de cette réunion, Omar Benjelloun s’est demandé pourquoi deux membres du secrétariat général s’étaient absentés alors qu’ils se trouvaient bel et bien à Casablanca ce soir-là. Il s’agissait du président Abdellah Ibrahim et de Mahjoub Benseddik, secrétaire général de l’UMT.
Les représentants syndicaux avaient tenté de convaincre l’assistance d’assister au référendum. Ceci au moment, où le ministre de l’Intérieur et de l’Agriculture, Ahmed Réda Guedira, avait multiplié les contacts avec certains syndicalistes, sous prétexte de résoudre des conflits sociaux. C’est ainsi que lorsque le comité central a opté pour le boycott, les membres de la centrale se sont retirés de la salle de réunion. Juste après, le conseil national de l’UMT s’est réuni et sa position était tantôt de "combattre" le référendum, tantôt de voter "Non" à la Constitution. Mais au même moment, certains responsables de la centrale ont lancé une campagne de dénigrement contre les militants de l’UNFP, et d’autres ont même annoncé leur retrait du parti à travers des lettres qu’ils ont envoyées aux autorités provinciales.
Ce matin-là dans le domicile de Mehdi Ben Barka, Feu Omar Benjelloun a parlé d’une bataille parallèle qu’on voulait imposer aux militants du parti. Mais le défunt a assuré que "cela ne nous empêchera pas de mener à bien la bataille pour le boycott".
Parmi les invités présents au domicile de Mehdi Ben Barka, il y avait un journaliste dont la prononciation du français était marquée par un fort accent anglais. Il s’agissait de l’envoyé spécial au Maroc de l’agence "Associated Press" qui a parlé à Si Mehdi pendant de longues heures. Alors qu’ils passaient en revue la situation politique au Maroc, Si Mehdi a pris le journaliste par le bras et l’a conduit à la fenêtre d’où l’on pouvait voir une Peugeat 403 blanche stationnée dans l’avenue Temara. A son bord, il y avait quatre agents des renseignements de la brigade spéciale dont le siège se trouvait à Dar Mokri.
Après le déjeuner, Si Mehdi a salué son invité avant de quitter son domicile à 14 heures en direction de Rabat, en compagnie de Mehdi Alaoui, membre de la commission administrative nationale.
Les choses étaient tout à fait normales… du moins c’est l’impression que nous avions alors que nous savourions un délicieux tajine de poulet rôti préparé par l’épouse de Si Mehdi.
Quand le défunt a pris la route vers Casablanca, il a été suivi par Si Abderrahim puisqu’ils avaient tous les deux un rendez-vous au siège du secrétariat général avec le reste des dirigeants du parti. Ils devaient tous mettre au point une stratégie pour la bataille du boycott et donner des instructions à l’ensemble des provinces pour que les militants restent mobilisés, trois semaines durant.
Si Mehdi avait l’intention de se lancer dans cette bataille dans la limite de ce qui est autorisé dans une démocratie saine : les dirigeants avaient limité le rôle du peuple, dans son autodétermination, à choisir entre deux mots "Oui" ou "Non". En revanche, les Ittihadis estimaient que le peuple devait jouer un rôle plus sérieux dans l’élaboration du contrat entre les dirigeants et les citoyens. C’est ainsi que le boycott n’était pas considéré comme une rébellion ou une mutinerie, mais comme une position à travers laquelle le peuple exigeait que la Constitution soit rédigée par des instances élues.
Dès que la voiture de Si Mehdi a démarré, la Peugeot 403 l’a prise en filature. Et quand le défunt est arrivé au niveau du pont de l’Oued Cherrat, quelques kilomètres avant le village de Bouznika, la Peugeot 403 a bousculé le véhicule de Si Mehdi en le poussant vers un ravin. La Volkswagen a fait trois roulades, Mehdi Ben Barka a été éjecté à l’extérieur de la voiture, son chauffeur s’est évanoui et Mehdi Alaoui a été lui-aussi blessé. Cet accident a eu lieu une demi-heure après le départ de Rabat.
Personnellement, je me trouvais dans le bureau du parti à Rabat, Place Zerktouni, qui abritait également les locaux du journal "Attahrir". A 16 heures, exactement, nous avons été informés, par le siège du secrétariat général puis par le journal à Casablanca, de cette agression criminelle. Juste après, nous avons imprimé le communiqué du secrétariat général qui nous a été dicté au téléphone et nous l’avons distribué aux journalistes correspondants ainsi qu’aux attachés de presse des ambassades.
Le communiqué a souligné que la course-poursuite a eu lieu tout au long du trajet jusqu’à un virage situé à quelques kilomètres de Bouznika. Et que nous aurions une idée de la gravité des blessures de Si Mehdi après une série d’examens médicaux. Le chauffeur était dans un état critique, il a été transporté à l’hôpital Ibn Sina en compagnie de Mehdi Alaoui dont l’état de santé a nécessité également des soins intensifs. Le communiqué assure que les passagers de la Peugeot 403 se sont arrêtés un instant sur le lieu de l’accident pour s’assurer du résultat de leur action. Mais quand des paysans ont accouru vers les lieux, les passagers ont rapidement pris la fuite après avoir essayé de récupérer un porte-document que Mehdi Ben Barka avait régulièrement sur lui. Mehdi Ben Barka a été transféré d’urgence vers la clinique "Dubois-Roquebert" où les médecins l’ont conseillé de s’aliter. Les examens radiologiques que Mehdi Ben Barka a subi ont signalé que les trois vertèbres du cou ont été sévèrement atteints. Une semaine plus tard, Mehdi Ben Barka s’est rendu à Cologne en Allemagne de l’Ouest pour se faire opérer par un chirurgien spécialiste dans les blessures de la colonne vertébrale.

Traduction : Abdelmohsin
El Hassouni

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