L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance

L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance

Dans son ouvrage "Le Commandeur des Croyants: la monarchie et son élite", dont l’examen de certaines informations qu’il contient fera l’objet du deuxième livre de cette série que je consacre aux évènements du "Maroc du XXème siècle", John Waterbury affirme dans la page 38: "L’élite politique marocaine est composée, au maximum, de 1.000 personnes". Le chercheur américain ajoute que, dans un souci de justesse, il est arrivé à la ventilation suivante de "l’élite politique": 100 officiers, 450 cadres exerçant sous tutelle du ministère de l’Intérieur, 300 hauts fonctionnaires, 130 personnalités politiques et syndicales et enfin, 100 personnalités religieuses et hommes d’affaires.
L’universitaire américain souligne également que parmi ces membres de l’élite, certains peuvent être inscrits dans plusieurs de ces cinq catégories. C’est la raison pour laquelle la catégorie des "personnalités politiques et syndicales" ne compte, aux yeux de John Waterbury, que 130 personnes qui exercent exclusivement une activité politique et syndicale!
Ce chiffre est manifestement dérisoire car le Maroc indépendant avait besoin d’hommes et de femmes pourvus d’un sens politique et d’une vision politique embrassant le présent et le futur du pays.
Onze ans avant John Waterbury, la revue française "Politique étrangère" dans son numéro d’août à décembre 1955 a estimé que le nombre de bacheliers ayant obtenu leur diplôme pendant le protectorat et jusqu’à octobre 1954 ne dépassait pas les 530 Marocains Musulmans et les 625 Juifs-Marocains. Ces statistiques montrent que l’ère du protectorat n’a procuré au Maroc que 36 médecins (19 Marocains Musulmans et 17 Juifs-Marocains), 3 dentistes Musulmans contre 2 Juifs, 27 avocats Musulmans pour 21 Juifs ainsi que 30 ingénieurs Musulmans et Juifs.
Dans l’Administration publique, il n’y avait pas plus de 165 cadres supérieurs marocains et 650 cadres intermédiaires dont 450 instituteurs. Ces chiffres illustrent bien les carences dont souffrait le Maroc au lendemain de son indépendance.
Et malgré sa fragilité, "l’élite politique" a subi des persécutions, faisant de la vie politique un champ miné, dangereux, que les gens abandonnaient. C’est pour cette raison que l’auteur américain, qui s’est rendu au Maroc avant l’enlèvement de Mehdi Benbarka, a remarqué que le nombre des personnalités politiques ne dépassait guère les 130.
Le premier ingénieur marocain en ponts et chaussées est Feu Hamadi El Imani, diplômé de la grande école française en 1957, au cours de la deuxième année de l’indépendance du Maroc.
El Imani occupait le poste de directeur du cabinet de Mohamed Douiri, le premier ministre des Travaux Publics dans les trois premiers gouvernements du Maroc indépendant. El Imani est aussi le premier Marocain titulaire, avant l’indépendance, du diplôme d’ingénieur de la prestigieuse école supérieure française Polytechnique.
Aujourd’hui, combien d’hommes et de femmes compte l’élite politique marocaine, sachant que nous avons des centaines de milliers de bacheliers, de diplômés d’universités, de polytechniciens, d’ingénieurs des Ponts et Chaussées, de géologues, d’agronomes, d’informaticiens, de statisticiens, de diplômés de management, de médecins, de pharmaciens, de dentistes et de diplômés en économie, en droit et en sciences humaines. Certains ont trouvé travail au Maroc, d’autres à l’étranger et plusieurs revendiquent toujours leur droit à l’emploi.
Il est indispensable de soulever ces chiffres afin de savoir si notre pays jouit ou pas d’une vie politique normale et équilibrée, grâce à l’action de ses fils et de ses filles que l’on peut inscrire dans la catégorie: "élite politique".
Le pays a besoin d’experts en économie, de médecins, de pharmaciens, d’ingénieurs, d’architectes et d’autres cadres qui planifient et exécutent la construction de cités d’habitation ainsi que son raccordement aux réseaux de l’eau potable, de l’électricité et de l’assainissement liquide. Mais ceux-là sont-ils capables, seuls, d’assurer aux habitants des revenus financiers et un pouvoir d’achat nécessaires pour couvrir les frais inhérents à leur nouvelle vie, et ce, sans planification politique, élaborée par des hommes politiques, qui prennent des décisions politiques et en assument les conséquences, positives et négatives et en rendent les comptes?
Quand le peuple se dirige vers les urnes, il veut que le gouvernement lui rende des comptes, à travers des personnes affiliées ou pas à des partis politiques, ou des coalitions politiques. Mais dans tous les cas, il s’agit d’hommes et de femmes appartenant au monde politique. Le peuple ne juge pas l’action des apolitiques, comme les militaires et les technocrates. C’est la raison pour laquelle, la responsabilité politique est supportée par l’élite politique. Dans ce contexte, il est nécessaire de rappeler ce qu’un officier britannique a déclaré au Premier ministre, Winston Churchill, au cours d’une réunion avec l’état-major au moment de la Seconde Guerre mondiale : "Monsieur le Premier ministre, voilà en ce qui concerne le volet militaire des opérations, pour ce qui est du volet politique…", il fut interrompu par Churchill: "Vous êtes responsable du volet technique des opérations militaires, le côté politique, par contre, est de mon ressort compte tenu du fait que j’en assume la responsabilité devant le peuple". Voilà l’importance de la décision politique en temps de guerre comme dans le cadre de la construction d’un Etat de paix. Ceci est vrai pour les grandes puissances, mais également pour les Etats qui aspirent au développement et à la puissance.
En recouvrant notre indépendance, nous avons relevé le défi de la construction d’un Etat moderne, mais malheureusement l’élite politique a été complètement marginalisée. Si "l’élite politique" avait connu un sort normal, qui lui aurait permis, sous l’ère de l’indépendance, de se développer et de s’élargir, le Parlement ne serait pas dans son état actuel: une chambre vide lors des séances plénières et des salles désertes au cours des travaux des commissions. L’image peu reluisante de la réalité parlementaire et par conséquent l’image de la vie politique n’est autre que la conséquence du comportement à l’égard des transformations politiques survenues au début des années 1960.
Au moment de la destitution du gouvernement d’Abdellah Ibrahim, Feu Mohammed V a décidé de constituer un nouvel exécutif qu’il présidera lui-même et dans lequel le prince héritier, Moulay El Hassan, occuperait le poste de vice-Premier ministre.
Et dans l’après-midi du 24 mai 1960, le Roi a reçu Abderrahim Bouabid qui s’est réuni, le soir-même, avec le Prince héritier Moulay El Hassan. Ce fut la dernière rencontre tenue entre le "Père de la Nation" et Si Abderrahim. Et ces deux réunions avaient pour objectif de convaincre Bouabid de rester au gouvernement, en tant que ministre des Affaires Etrangères, compte tenu de l’aura dont il bénéficiait au niveau national et international.

•  Traduction : Abdelmohsin El Hassouni

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