L’enfant gâté du Royaume

L’enfant gâté du Royaume

Il a tout eu. Une belle carrière accompagnée d’une réputation d’un libéral bon teint bon genre à l’esprit cartésien. Les honneurs du Royaume aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Sûr qu’à la naissance de Hassan Abouyoub, une fée l’a touché de son bout de doigt magique.
L’actuel ambassadeur du Maroc à Paris, poste qu’il occupe depuis 1998, n’a pourtant pas fait un long et prestigieux cursus universitaire. Après un cycle secondaire au lycée Lyautey à Casablanca, il part en France où il décroche son baccalauréat suivi ensuite d’un diplôme en finances obtenu en 1974 de l’Ecole supérieure de commerce et d’administration des entreprises.
De retour au bercail, tout frais émoulu avec une tête de premier de la classe, cet originaire de Tafraout dans la région d’Agadir qui a vu le jour en 1952 à Berrechid (une quarantaine de kilomètres au sud de Casablanca) ne se lance pas dans les affaires comme ses congénères du pays berbère (Souss). Question de moyens peut-être car l’intéressé, issu d’un milieu modeste, n’est pas ce que l’on peut appeler un heureux héritier ou un fils chanceux qui a la possibilité de fructifier les affaires familiales. Hassan Abouyoub aura un autre destin. D’abord dans les dédales de l’Administration marocaine, et précisément au ministère du Commerce et de l’Industrie qu’il intègre en 1980 en qualité de directeur de ce département. Depuis, l’ascension est fulgurante. Plus rien n’arrêtera la marche vers les honneurs de cet homme qui a le don de plaire aux uns et d’agacer les autres mais qui entre rapidement dans les bonnes grâces du pouvoir. Alors qu’il n’a pas encore 40 ans, il est désigné pour chapeauter les négociations du Maroc avec les pays de l’Union européenne et celles qui déboucheront sur la signature du pays des accords du Gatt en 1994 à Marrakech. C’est ainsi qu’une autre phase commence pour lui. Les portes de la ministrabilité s’ouvrent grandes ouvertes. Le 16 février 1990, feu S.M Hassan II, qui apprécie sa prestance et sa vivacité d’esprit, lui confie le tout nouveau ministère du Commerce extérieur. Le 11 août 1992, il conserve ce département qui se voit adjoindre les Investissements extérieurs et le Tourisme sous le gouvernement de Mohamed Karim Lamrani.
Il ne manque à celui que le Roi a défunt a pris en affection que la légitimité politique pour donner un autre relief à son parcours jusqu’ici sans faute. Nous sommes en 1993, à la veille des élections législatives.
Tout comme Mohamed Kabbaj, alors ministre des Travaux publics et actuel conseiller du Roi auquel on a suggéré d’intégrer l’Union Constitutionnelle (UC), Hassan Abouyoub sera invité en même temps que son collègue à s’enrôler dans le Mouvement Populaire (MP). Alors que le premier se frotte au suffrage universel dans sa ville de Fès, le second fera de son fief natal de Tafraout sa terre électorale. Pour l’un comme pour l’autre, ce fut la première expérience de ce genre qu’ils ont vécu comme une exaltation. C’était une période fantastique de l’Histoire du pays : ces deux technocrates en particulier considérés parmi les plus en vue de leur génération étaient poussés à s’engager politiquement. Au bout de cette militance partisane toute fraîche, la victoire est au rendez-vous. Le Parlement marocain gagne deux représentants de la nation d’un profil nouveau.
Le 20 juillet 1994, Hassan Abouyoub est nommé ambassadeur en Arabie Saoudite, Djibouti et Somalie. Il ne s’éternisera pas dans cette fonction qui avait l’allure plutôt d’une mission limitée dans le temps car en février 1995 jusqu’à août 1997, il est appelé à réintégrer le gouvernement de Abdellatif Filali en tant que ministre de l’Agriculture et de la Mise en valeur agricole. Artisan brillant de l’accord de pêche avec l’Union européenne et de l’accord euro-méditerrannéen relatif à une zone de libre-échange avec le Maroc, Monsieur Agriculture prendra une décision qui a ruiné les agriculteurs marocains du blé. Celle de la libéralisation de la filière céréalière. Pour le moins brutale, celle-ci s’est traduite immédiatement par des importations massives de blé de différents coins du monde. Cet homme trop imbibé des valeurs libérales se verra dessaisi en direct par Feu S.M Hassan II lors de son discours du Trône de 1997 du dossier agricole au profit du tout-puissant ministre de l’Intérieur Driss Basri chargé de calmer la colère des fellahs. Une aubaine pour ce dernier qui n’a jamais porté dans son coeur celui qui a réussi par ses propres moyens à gravir toutes les marches du pouvoir et même à obtenir la confiance royale.
C’est le premier faux-pas de Hassan Abouyoub, un faux-pas qui allait provoquer une tempête énorme au coeur du secteur des minotiers. Une affaire en ombre et lumière qui finira en procès en détournements de fonds de l’Association professionnelle des minotiers (APM) devant la Cour spéciale de Justice. En haut de l’affiche judiciaire, la star Ghali Sebti qui a regagné récemment le bercail après une longue cavale en Espagne. Quel est le rôle joué par l’ex-ministre dans cette affaire ? Celle-ci n’a pas livré jusqu’à aujourd’hui tous ses secrets, grands et petits.
Une chose est sûre : Driss Basri en profitera pour enfoncer Hassan Abouyoub qui renonce à la dernière minute à se représenter à Tafraout lors des législatives de 1997. Il a flairé que la machine basrienne à faire perdre allait se mettre en marche contre sa candidature.
C’est ainsi que l’enfant gâté du Royaume entamera en solitaire une traversée de désert de plus d’une année après avoir goûté aux délices du pouvoir. À croire que son allant et sa prestance qui l’ont porté au pinacle n’opèrent plus. Il a fallu attendre le 21 septembre 1998 pour que feu Hassan II mette fin à son isolement en lui confiant l’une des ambassades les plus prestigieuses. Ce sera Paris et ses lumières. Une nouvelle vie pour un nouveau diplomate loin des lambris d’un Royaume qui lui a tant donné.
Ceux qui le fréquentent régulièrement disent de lui qu’il a pris de la bouteille et qu’il a acquis beaucoup d’épaisseur pour signifier que Hassan Abouyoub a les moyens de prétendre à un grand destin national. “M. Abouyoub, fort d’un réseau relationnel important, peut apporter beaucoup de choses au pays sur le plan international“, dit un ami de trente ans. D’autres relativisent ce jugement en brossant de lui un profil moins flatteur. Il serait un nostalgique capable de parler pendant toute une soirée de sa personne, les missions qu’il a accomplies lorsqu’il était en fonction au Maroc et de ses multiples voyages à l’étranger pendant cette période. Sa capacité de travail, sa bonne maîtrise des dossiers à caractère économique et financier ainsi que sa connaissance parfaite des rouages de l’Administration marocaine font par contre l’unanimité.
La plupart de ses amis croient déceler chez lui l’arrogance des gens intelligents et cette propension à s’aimer s’écouter. Le bagout et l’éloquence, il en a assurément. De l’ambition, il en a à revendre.

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