Les bonnes feuilles du week-end : Le temps de l’exil (3)

Les bonnes feuilles du week-end : Le temps de l’exil (3)

Le Souverain hésita longtemps, en 1950, avant d’accepter de rendre une visite officielle au président de la République. Le principe de ce voyage ne fut décidé que quelques jours avant le départ. Sidi Mohammed était en effet désireux de ne pas «rentrer les mains vides dans son pays», ainsi qu’il se plaisait à le dire. Ce qui le renforça certainement dans cette idée, ce fut le Cabinet qui lui fut attribué à ce moment. L’instant était-il bien choisi pour créer ce Cabinet Impérial réclamé par le Sultan depuis des années, et jusqu’alors refusé? Il est permis d’en douter. L’existence de ce Cabinet ne fut d’ailleurs qu’éphémère car il ne devait pas tarder à être dissous par la Résidence. Le Souverain fut accueilli cette fois au Palais de l’Elysée. Les rapports franco-marocains très tendus l’avaient fait précéder d’une campagne de calomnies aussi fâcheuse et bien orchestrée. Les responsables français de l’époque furent donc surpris de constater que les affirmations dont ils avaient recueilli les échos ne correspondaient nullement à la réalité. Ils découvrirent en effet un homme inattendu, intelligent, modéré, compréhensif, cherchant à trouver un terrain d’entente. Mais, à ce moment, l’attention du gouvernement était retenue par les affaires de l’Indochine. Le futur Mohammed V ne trouva pas à Paris l’interlocuteur valable avec lequel il aurait aimé définir une politique constructive. Nul n’est besoin de rappeler ici que ce fut ce séjour en France qui permit au Sultan de remettre au Gouvernement français deux mémoranda dont on connaît le contenu. Il n’y fut répondu que plusieurs mois après. A mes yeux, ce voyage de 1950 apparaît comme celui des occasions manquées. Le Gouvernement français suspendit des négociations qu’à tout prix il aurait fallu poursuivre. Faute d’avoir pu définir une politique, faute d’avoir compris que l’heure était venue de préparer l’avenir, faute de ne pas avoir consacré à ce problème pourtant capital le temps nécessaire, absorbé qu’il était par d’autres questions urgentes, le Gouvernement français laissa passer une occasion, qui ne devait plus se retrouver, et qui aurait permis à la France de préparer le Maroc à cette indépendance qu’il devait lui reconnaître cinq ans plus tard. De retour au Maroc, une lutte plus ou moins larvée allait s’engager entre le Palais et la Résidence. Il faut reconnaître que si la politique suivie depuis le début du Protectorat jusqu’en 1943 se proposa constamment de renforcer le prestige du Souverain, c’est une politique exactement opposée qui fut entreprise à partir de cette date. La guerre froide que se livraient le Sultan et les autorités françaises fut jalonnée de temps à autre par des incidents plus ou moins violents; Parmi ceux-ci il convient de retenir l’affaire des tracts : une machination avait été montée pour calomnier de la façon la plus abjecte la Famille Impériale et son Chef. Ce dernier fit personnellement mener une enquête qui permit d’arrêter l’auteur de ces tracts, lequel avoua qu’ils avaient été rédigés par deux fonctionnaires de l’administration française! On se souvient également des journées dramatiques de février 1951 au cours desquelles la déposition du Souverain fut sur le point d’être décidée. Le Général Juin adressait un ultimatum au Souverain et faisait encercler le Palais pendant que des tribus berbères s’acheminaient vers Rabat. A ce moment, isolé dans son Palais, n’ayant à ses côtés que le fidèle Si Maâmri, S.M Mohammed V ne trouva qu’un seul Français, moi-même, non investi de fonctions officielles, pour le réconforter et pour l’assurer des sentiments réels du peuple français, sentiments qui n’étaient pas conformes à la politique de Rabat. Le résultat fut qu’au cours de 1952, l’attitude de durcissement de Sidi Mohammed ne cessa de s’affirmer (…). Le 18 août, Sa Majesté, consciente de l’incertitude de Son sort immédiat, me demandait de prendre en dépôt une mallette contenant des billets de banque et des pièces d’or. Ces sommes furent vérifiées en présence d’un témoin qui, quelques mois plus tard, devait trahir le secret de cette remise de fonds. Cette trahison, comme nous le verrons plus tard, ne fut pas sans conséquences. Le lendemain, je pensais possession d’une lourde valise qui contenait les archives du Protectorat. Cette valise devait m’être réclamée quelques jours plus tard par un proche de Sa Majesté et mise en lieu sûr. Le 20 août au matin, j’arrive au Palais de bonne heure. La surveillance s’est renforcée, les voitures sont soigneusement fouillées, le téléphone est contrôlé. Vers la fin de la matinée, Sa Majesté se trouve dans la grande salle à manger, entourée des Princes et de Si Maâmri. Le climat est lourd, on émet des hypothèses en attendant une solution dont on ignore la nature. A midi quarante-cinq, la sonnerie du téléphone se fait entendre. Si Maâmri saisit le récepteur, nous sommes suspendus à ses lèvres nous demandant quel interlocuteur se trouve au bout du fil. c’est le Résident Général qui, contrairement au protocole, ne demande pas une audience mais manifeste son intention ferme de venir au Palais aux environs de deux heures. SAR le Prince Héritier me suggère de rester déjeuner afin d’être plus rapidement fixé sur le but de la visite inopinée du représentant de la France : je m’excuse de ne pas pouvoir accepter cette amicale proposition car je souhaite agir au plus vite et je réalise que cela est impossible dans les conditions où nous sommes. Je fais alors valoir que j’ai moi-même un invité que je serais ennuyé de ne pouvoir accueillir. Je promets de hâter le déjeuner et de revenir le plus rapidement possible. Rentré chez moi, au cours du repas, un coup de téléphone m’informe que le colonel, directeur du cabinet militaire du Résident Général, désire me voir immédiatement. Pressentant qu’un événement grave est sur le point de se produire, je me rends sans tarder à cette convocation et suis immédiatement introduit dans le cabinet du directeur. Ce dernier me demande si le Sultan se trouve dans un état de santé lui permettant d’effectuer un voyage en avion. Mon réflexe de défense pour Sa Majesté est immédiat, ma réponse prudente, et j’avance qu’il m’est impossible de fournir une réponse sans avoir, préalablement, examiné l’intéressé. Une décision houleuse s’amorce mais elle ne se prolongera pas car, encore une fois, le téléphone entre en jeu et après avoir écouté son interlocuteur, le colonel m’informe que la question qu’il m’avait posée n’a plus sa raison d’être ! Prévoyant le pire, je prends contact avec mes amis. Nous sommes tous consternés en apprenant le coup de force dont notre Auguste Ami vient d’être la pitoyable victime. Le lendemain, la presse officielle rend un hommage unanime à la politique résidentielle et annonce pour le Maroc le début d’une ère de prospérité qui se prolongera au moins vingt ans. Dans les jours qui suivirent, le général Guillaume lui-même, dans une interview donnée à un représentant du Monde, proclamait que l’istiqlal était un serpent dont il venait d’écraser la tête. Les amis du Palais s’interrogeaient avec inquiétude sur le sort réservé au Souverain ainsi qu’à Sa Famille depuis leur départ de Rabat. Le black out était complet. On apprendra par la suite que la Famille Royale avait été déportée à Zonza, en Corse.

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