Les grands entretiens d’ALM : «La gauche doit faire bloc contre la montée islamiste»

Les grands entretiens d’ALM : «La gauche doit faire bloc contre la montée islamiste»

ALM : que fait un ancien prisonnier sur un fauteuil de DG d’une entreprise ?
Kamal Lahbib : C’est vrai. L’itinéraire a été complexe. C’est un peu la contrainte de l’adaptation, de la  survie et de la résistance. Je n’étais ni prédisposé ni formé pour les affaires. J’étais fait pour la sémantique, la sémiologie, la littérature et la sociologie. J’étais formé pour être enseignant et m’impliquer comme tout citoyen dans les affaires du pays. J’appartiens à une époque trouble, où les jeunes du monde entier s’intéressaient à la chose publique, le cœur plein de rage contre les injustices sociales, la tête pleine de rêves d’un monde meilleur.
 
De quelle époque ?
Je parle de cette génération qui a vécu les événements de 1965 de Casablanca, la défaite des armées arabes face à Israël en 1967,  les événements de mai 1968 en France, la révolution culturelle chinoise, la résistance héroïque des palestiniens…. Cela a fait germer en nous toute une attitude comportementale d’une génération qui s’inspire des acquis des luttes tant au  Moyen Orient qu’en Asie et  en Europe. La gauche prolétarienne, les groupes de résistance palestiniens ainsi que, sur le plan national, les grandes grèves, les manifestations de rues, les tentatives de  coup d’Etat, les luttes féroces et violentes pour le  pouvoir, ont marqué cette période. Je fais partie de cette génération qui a développé dans sa diversité une nouvelle vision pour le  Maroc, qui s’est résolument engagé dans un processus qui se voulait de longue haleine pour la prise du pouvoir   et qui a vécu les premières arrestations

Comment vous êtes-vous retrouvé derrière les barreaux ?
C’est mon engagement politique, lequel ne relève pas d’un simple enthousiasme, mais d’une conviction profonde de la nécessité du changement. A l’époque, la logique de la gauche marocaine, étant donné le système politique de l’époque, ne pouvait aboutir qu’à  la confrontation avec l’Etat.
C’était un mouvement d’ensemble. Nous n’étions pas les seuls à avoir cette logique de confrontation. La preuve, la  tentative de coup  d’Etat perpétrée par l’armée en 1971 et en 1972, les évènements de Dar Bouazza…. Il y avait une forte turbulence  politique aggravée par les événements internationaux et les ingérences extérieures : pressions comme la PAS (politique d’ajustement structurelle) qui a abouti au Maroc comme un peu partout dans le monde aux révoltes du pain. Pour nous, jeunes de l’époque, c’était inévitable,  il fallait changer le système par la confrontation.
 
Y compris par la violence ?
Il y avait une logique  de confrontation et d’élimination de l’adversaire d’un côté comme de l’autre. Cela a marqué les années 70 et 80 et a prévalu jusqu’aux années 90  avec souvent des explosions spontanées de révoltes populaires  en dehors des systèmes organisés (syndicats et partis). .
 
Qu’avez-vous gardé de votre passage en prison ?
C’est un lieu horrible. Mais c’est aussi un lieu d’apprentissage. Nous l’appelions «l’Université Ho Chi Min». La prison nous a permis de lire, de réfléchir et de décortiquer l’histoire. Il y a une dimension humaine qui n’est pas négligeable. Cette gestion de la promiscuité entre différentes personnes, dans un espace exigu, cette nécessité de gérer le relationnel entre personnes aux parcours et aux sensibilités différents est enrichissante à plus d’un titre.  

Finalement, c’est un peu l’apprentissage à la dure pour la gestion des ressources humaines dans l’entreprise ? 
Absolument. Cette expérience vécue m’a beaucoup servi  aujourd’hui pour gérer les conflits dans mon univers professionnel. Quoique le prix payé a été cher. Il y a eu la torture, la destruction des familles et beaucoup de drames. Je me rappelle la tragique histoire d’un jeune homme condamné  à dix ans de réclusion pour avoir assisté à une ou deux réunions non autorisées. En apprenant sa condamnation, son père le renia et par la même occasion, interdit à la mère de rendre visite à son fils. Ce jeune garçon, qui s’est retrouvé du jour au lendemain avec des prisonniers politiques qui ont leurs codes, dans un monde où il est exclu, a fini par se  suicider. C’est un drame qui m’a marqué.  

Avez-vous rencontré un certain Driss Benzekri en prison ?
Non. Nos chemins ne se sont pas croisés dans la détention. Nous appartenons à deux générations différentes. Je fais partie de la première vague d’arrestations, celle de 1972 avec d’autres  figures de la gauche marocaine comme Abdellatif Derkaoui, aujourd’hui hospitalisé en France, Sion Assidon, Abdellatif Laâbi, Ahmed Herzani, Anis Balafrej, Amine Abdelhamid et d’autres, autant de figures du marxisme au Maroc, autant de parcours riches dans leurs émergences et leurs continuités  J’ai rencontré Driss Benzekri après sa libération et j’ai eu à collaborer avec lui alors qu’il avait la charge de la gestion de l’OMDH et j’ai travaillé avec lui au sein du Forum Vérité et Justice dont je suis toujours membre du Conseil national.

Quelles prisons avez-vous faites ? 
J’étais d’abord à la prison civile de Casablanca, puis à la prison centrale de Kénitra et enfin à la prison civile  de Kénitra. Je suis passé évidemment par le centre de détention de Derb Moulay Cherif, un passage obligé pour les prisonniers politiques de l’époque.  
 
Comment êtes-vous parvenu à vous réadapter à la vie normale ?
En sortant de prison en 1977, en pleine campagne d’arrestation d’une nouvelle génération de la gauche marocaine, les choses n’étaient pas aussi faciles. Les conditions politiques étaient électriques. Dans la rue, les personnes qui vous connaissent changeaient de trottoir pour éviter les problèmes, la répression était tellement forte que la peur s’est installée dans le plus profond des individus. Dans cette période difficile, il y a eu d’autres personnes courageuses.
Des liens se sont tissés. Ayant eu connaissance du climat de la prison, l’urgence pour moi fut de travailler dans le sens de l’amélioration de la condition des détenus. Les conditions politiques d’alors n’étaient pas les mêmes que celles d’aujourd’hui: le prisonnier politique était honni, alors qu’aujourd’hui, pour certains, c’est une rente. Les campagnes en faveur des prisonniers étaient clandestines avec une guérilla médiatique via la presse internationale, faute de presse nationale libre 
 
Concrètement, comment s’est passé votre intégration ?
Je commençais à réfléchir à mes propres difficultés. Que va faire un prisonnier, de formation littéraire dans le marché du travail ? que vont faire ceux qui sont dans la même situation que moi ? Je voulais, quelle que soit l’option suivie, rester en cohérence avec mes propres idées. D’où le pari fait avec quelques amis de créer notre propre emploi, pratiquement sans ressources.
 
Vous n’avez  quand même pas investi avec zéro dirham ?
Si, c’est exactement cela. Avec zéro dirham, mais avec un capital énorme de volonté, nous avons monté notre boîte sous la forme d’une librairie. Il nous fallait juste payer le loyer.
Et les livres ?
Nous nous sommes appuyés sur le relationnel, avec notamment les réseaux des amis palestiniens et libanais. Il s’agit d’un crédit-fournisseur avec un cautionnement politique. Sur la base de simples idées, nous avons ainsi mis en place l’une des plus belles librairies de Casablanca des années 80-90. Il s’agit de la librairie Al Karama, en référence à la  bataille de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) au lendemain de la défaite des armées arabes. Cela symbolise la même résistance à la destruction . Ce n’est pas pour rien que les palestiniens considèrent cette librairie comme le symbole de la résistance dans les années difficiles.
 
Là encore, c’était une forme de militantisme ?
En effet. Nous étions exclus du champ politique et économique. Nous avons donc investi le champ culturel. Beaucoup de célébrités sont passées par Al Karama, à l’image de Nabil Chaat, Jean Genet, Fatima Mernissi, Mohamed Berrada, Leïla Chahid, Mohamed Abed Al Jabri,…. 

Que reste-t-il d’Al Karama aujourd’hui ?
L’aventure continue, mais pas avec la même fougue. Al Karama poursuit sa route dans un environnement en mutation culturelle et idéologique marqué par la montée des idéologies identitaires et religieuses et où la lecture est en crise. Ce qui faisait l’originalité de cette librairie, c’est de ne pas être qu’un projet économique. Elle a fait vivre trois hommes, trois familles, réalisant parfois des bénéfices. Mais les conditions politiques ont aujourd’hui changé.
 
Et vous aussi vous avez changé de job ? 
Certes. Le monde évolue. Il y a d’autres contraintes  d’ordre personnel, le goût du changement. Al Karama  n’était pas un projet commercial, c’était une  entreprise culturelle. Aujourd’hui, je me retrouve avec d’autres  contraintes, la nécessité de répondre au devoir d’un  père de famille, d’accompagner ses enfants dans leurs  besoins…
 
Où en êtes-vous aujourd’hui sur le plan professionnel ?
Je suis salarié, directeur  général d’une PME. L’entreprise où je  travaille maintenant appartient à un citoyen marocain  de confession juive, attaché à sa marocanité  et  dont le fils était avec moi en prison à l’époque. Je travaille dur , dans un environnement économique difficile, et j’ai, pour m’acquitter de mes tâches, repris, deux ans plus tard les bancs de l’université pour me former. J’ai fait l’ISCAE    

Qu’avez-vous fait pour aider vos camarades  ex-prisonniers à s’intégrer ?  
En tant que défenseur des droits de l’homme, je me  suis toujours attaché à la question de l’intégration  des prisonniers dans la société. Le micro-crédit à l’époque n’existait pas et, avec d’autres amis, on a monté une société à capital risque pour appuyer l’insertion économique des anciens prisonniers. Nous avons été à  l’origine de 35 projets visant cet objectif. Il s’agit  de projets avec un capital moyen de 300 000 dirhams  avec une coordination et une synergie entre à la fois  les jeunes chômeurs et les ex-prisonniers.
Il s’agit  de la recherche de l’équilibre entre les compétences  techniques de ces jeunes et les valeurs éthiques des  prisonniers, sans que cela soit exclusif, mais en partant du préjugé que ces derniers  sont porteurs d’un certain nombre de valeurs. Notre projet s’est élargi aux crédits solidaires et dans ce cadre, nous avons pris en charge le développement intégré  de tout un village. Celui-ci  continue à se développer encore, douze ans après.  
 
Comment l’ex-prisonnier que vous êtes a-t-il vécu  l’expérience de l’IER (instance Equité et Réconciliation) ?   
Avec beaucoup d’intérêt malgré les limites non seulement au niveau des prérogatives qui relèvent d’un choix du Maroc en matière de justice transitionnelle, mais aussi au délai qui lui a été fixé pour étudier une période de 50 ans.

Quel commentaire faites-vous des conclusions des  travaux de l’IER ?
Je suis  de ceux qui  luttent contre l’impunité et je pense que l’on ne devrait pas  gracier les tortionnaires. Toutefois, la création de l’IER constitue  une avancée majeure dans le processus démocratique. .  Ceci dit, c’est une audace pour le nouveau Roi  d’ouvrir un dossier des disparus  définitivement clos  sous le règne de Hassan II. C’est une audace pour le  Roi Mohammed VI d’avoir accepté de revoir la  composition de l’ancien Conseil consultatif. En créant  l’IER, le Roi répond à une importante demande des  organisations des droits de l’homme pour la réouverture du dossier des violations graves. Malgré les limites et les contraintes, ça n’a pas empêché l’IER de lever le voile sur plusieurs cas de disparition forcée et d’accoucher de recommandations remarquables pour que cela ne se reproduise plus.
 
Qu’en pensent aujourd’hui les organisations ?
Je dirais que les appréciations sont différentes.  Entre les positions de rejet, d’acceptation sans  réserves et celle critique, à laquelle j’appartiens. Il y a une avancée remarquable. C’est pourquoi je continuerai avec les  critiques et les remarques à pousser dans le sens de la mise en œuvre des recommandations de  cette instance.  Les conclusions, quelles que soient leurs limites,  sont  à mettre en  application.   

Etes-vous aujourd’hui toujours aussi marxiste qu’hier ?
Oui, sauf s’il y a une «inquisition» qui s’autoproclame pour décerner des qualités aux uns et aux autres. Je me positionne dans le bloc socialiste, avec  une culture où le marxisme en tant que philosophie et méthode est partie intégrante. Elle n’est pas la seule, chaque peuple, dans le brassage des cultures, religieuses ou paiennes, a fait sa propre lecture du marxisme sur le terrain des applications,  

Vous militez dans quel parti ?    
Je suis membre du PSU (Parti socialiste unifié). J’ai  participé à la recomposition de l’extrême  gauche. Et je bataille aujourd’hui à revoir le système organisationnel de la gauche pour une meilleure démocratie interne et au dépassement des normes staliniennes de gestion qui ont prévalu dans les partis de gauche. Il s’agit de reconnaître la nécessité des courants politiques et éviter la fragmentation du champ politique.

Craignez-vous en tant que socialiste la montée  islamiste ?  
Non, pour la simple raison qu’il y a dans notre pays un  fort attachement à d’autres normes qu’à celles de l’islam politique.  Mais, encore faut-il convertir ces potentialités, les faire converger, les rassembler.  Entre le PPS, le PSU, l’USFP et l’ensemble de la  famille de la gauche, un regroupement est nécessaire  pour faire face au projet dit «islamiste».  Mais au lieu de  dégager une stratégie commune, la gauche est aujourd’hui  empêtrée dans des conflits internes, à se taper  dessus. En perspective des élections 2007, il est impératif pour faire face aux défis de la bataille électorale et des enjeux de société qui en découlent, de constituer au sein de la gauche deux blocs,qui devraient s’activer, au-delà des crises identitaires et de l’esprit hégémonique à trouver des consensus pour un espace large des démocrates unis autour d’un projet commun et d’une bataille commune qui est celle d’un projet sociétal partagé. Il est inconcevable qu’il y ait des dizaines de  petits partis sans aucune signification réelle sur la dynamique du changement. C’est  là une autre cause de la désaffection politique des jeunes.    

Comment faire pour mobiliser ces jeunes ? 
Il faut leur tenir un discours et une pratique crédible et audible. Il faut répondre à leurs soucis pour l’emploi, pour le logement, pour la sécurité sociale…
Les débats autour des festivals ont montré une mobilisation forte des franges assez variées où  l’esprit festif a une place importance. Il faut  intégrer cet aspect  dans les stratégies de communication et programmes des partis  politiques. Le festival  et autres manifestations intéressant les jeunes sont aussi   des lieux d’éducation et d’initiation à la politique.    

Je m’adresse maintenant au directeur général.  L’évolution de l’économie marocaine vous rassure-t-elle ?   
Non, je ne suis pas rassuré. Nous essayons de garder  la cohérence entre la nécessité du marché, les  contraintes de la mondialisation non réglementée et la  nécessité d’ouverture pour une croissance réelle. Les  entreprises marocaines essayent de se positionner dans  cette donne. Dans tous les cas, je pense que le tiers  des entreprises marocaines ne résistera  pas à l’application de l’accord de libre-échange avec l’Europe.  

Vous vous basez sur une étude pour le dire ?   
Non, il s’agit de la théorie des tiers. Un tiers va  disparaître, un tiers va résister et le tiers restant  sera happé par la finance internationale. Nous sommes en train de vivre cette réalité. Cette  tendance est assez visible dans notre politique de  privatisation des entreprises publiques. Il s’agit  d’un processus socialement et politiquement (peut-être pas financièrement) inacceptable . Inconcevable que dans un pays où le taux de pauvreté est élevé de privatiser les services publics de base, c’est mettre les citoyens à la merci d’un capitalisme sauvage. Le coût social de la mondialisation doit être évalué et les mesures doivent être prises pour assurer un service public décent à la population. les manifestations contre la vie chère en témoignent.   

Fathallah Oualalou est-il un bon socialiste ?   
No comment !   

Et Lula du Brésil ?  
Il est dans la contrainte à la fois du positionnement  socialiste et les contraintes du marché international.  Une situation un peu similaire à celle du Maroc si l’on tient compte du fait que le gouvernement actuel est en partie socialiste.   

Qu’auriez-vous conseillé aux décideurs ?   
Il  y a des réformes d’envergure  à mener (fiscales  par exemple) pour inscrire le Maroc dans la dynamique  des pays émergents. Seule exigence, ne pas payer ce  développement en passant outre les droits sociaux. Je  le dis parce que les zones franches créatrices de  valeur échappent à toute contrainte de protection sociale. Il faut  sortir des sentiers battus et aller chercher des  solutions dans les économies alternatives. L’exemple  du Brésil est riche d’enseignements en matière d’économie sociale et solidaire.  

Propos recueillis par Mohammed Boudarham et Adam Wade

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