Les malheurs d’un nouveau-né

Elle rentre dans un café au parc des jeux Yasmina à Casablanca. Les coudes sur la table, les mains soutiennent la tête. Le regard perdu dans le néant. Elle sentait la tristesse lui ronger le coeur. Un jeune s’attable près d’elle, lui lance un mot, elle ne fait même pas attention à lui. Elle est comme absente de ce monde. Elle est à sa troisième tasse de café et à sa quinzième cigarette durant une heure et quart. Le jeune se retire sans insister. Une jeune fille s’installe à la table d’en face. Elle l’examine attentivement, se lève, son verre de jus d’orange entre les mains : «Tu permets?» lui demande-t-elle. Elle ne répond pas. La jeune fille répète sa question. La femme lève sa tête lentement en lui faisant signe de s’asseoir. «Je m’appelle Mina, je t’ai vue planger dans une solitude absolue, je crois qu’il n’y a pas dans cette terre ce qui mérite toute cette tristesse.» «Moi, c’est Nadia.» Nadia, trente-sept ans, n’ajoute pas un mot de plus, comme si elle veut se renfermer derechef, dans sa solitude. Mina, plus jeune qu’elle de onze ans, avait l’intention d’exorciser son mutisme. Elle prit l’initiative de parler : Moi aussi, je suis là pour chercher la solitude, mais lorsque je t’ai vue, j’ai voulu te parler… Moi aussi je souffre. Cela fait trois ans que je suis mariée mais sans enfants, je suis stérile, heureusement que mon mari m’aime et il n’a pas en tête l’idée de se remarier. Les traits d’un sourire moqueur ornent le visage de Nadia. Elle se trouve, sans savoir pourquoi, obliger de répondre : Ma situation est pire que la tienne, je suis abandonnée par ma famille depuis l’adolescence. Depuis longtemps, je vends ma chair à celui qui paie le mieux. J’ai voyagé en Israël, mais là aussi, je ne pouvais vivre que de la prostitution, mais je me suis dit que c’est mieux de coucher avec des Marocains qu’avec des Israéliens, je suis retournée dans mon pays, et me voilà toujours dans le plus vieux métier du monde. La relation entre Nadia et Mina se consolide. Cinq ans passent. Imprudente, Nadia tombe enceinte, elle ne sait quoi faire. Si elle accouche à l’hôpital, elle pourra être arrêter par la police. C’est la loi. Mina, la stérile, a la solution. Elle pense adopter le nouveau-né en lui donnant son nom de famille. Mina photocopie son acte de mariage, la carte d’identité nationale de son mari, les remet à Nadia. Le 26 mai était le jour J. Nadia se présente à la maternité de l’hôpital Sidi Bernoussi, leur déclare qu’elle a perdu ses papiers et leur délivre les documents de Mina. La photocopie de la CIN n’est pas claire. L’administration ne se rend compte de rien. Avec l’identité de Mina, on inscrit Nadia sur le registre des entrées à la maternité. Elle accouche d’une mignonne petite fille. Le lendemain, elle sort de la maternité sans aucun problème. Quelques jours plus tard, une femme rancunière avise la maternité de cette supercherie. La police a été alertée. Nadia et Mina ont été arrêtées, condamnées chacune à un an de prison ferme.

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