Les soixante Dhs de la mort

La salle de trafic de la sûreté de Hay Mohammadi-Aïn Sebâa vient de recevoir une information la soirée du dimanche 2 septembre 2001 : un meurtre à Hay Lakrimate…Le meurtrier a pris la poudre d’escampette. Les éléments d’un arrondissement de police qui assuraient la permanence se sont dépêchés sur les lieux, suivis des limiers de la première brigade criminelle. Le premier constat d’usage a été effectué : le cadavre d’un jeune homme âgé d’à peu près une vingtaine d’années, gisant dans une marre de sang. Il a été poignardé au niveau de son appareil génital. «Qui était là au moment des faits?» demande le chef de la brigade aux badauds qui s’attroupaient autour du cadavre et des enquêteurs. Quelques personnes ont pris l’initiative, se déclarant prêts à coopérer. D’autres ont reculé, elles ne voulaient pas créer des problèmes avec la famille du défunt ou que leurs noms soient signalés dans les procès-verbaux de la police.
«L’auteur s’appelle Saïd, il est connu par tous les habitants des carrières…je ne sais pas comment ils en sont arrivés à ce stade…Ils étaient des amis…», confie l’un des témoins.
«…Ils buvaient ensemble du vin rouge…Saïd était déjà en état d’ivresse avant de rejoindre Aziz…», précise un deuxième. «Le défun, Aziz, se soûlait avant l’arrivée de Saïd… mais je ne sais pas pourquoi il l’a poignardé…», affirme un autre témoin. Le fourgon mortuaire et les sapeurs pompiers sont déjà là. Le premier a évacué le cadavre vers l’hôpital médico-légal d’Aïn Chok et les seconds ont lavé le sang qui avait coulé du défunt.
Les demeures de l’auteur du crime, Saïd, et du défunt, Aziz, sont connus par les habitants du quartier. Ils ont conduit les enquêteurs chez eux. «C’est mon fils qui a été tué, il s’appelle Aziz, né en 1976 à Casablanca, célibataire et sans profession…», affirme la mère d’Aziz.
«Mon frère s’appelle Saïd, né en 1969 à Casablanca, célibataire et sans profession, je ne sais pas où il est maintenant…Il est sorti depuis le matin de la maison…» confie le frère de Saïd aux enquêteurs.
Les enquêteurs ont rebroussé chemin vers le commissariat pour classer les premières données collectées et recourir à leur fichier pour en savoir plus sur l’auteur de crime. Il est affiché chez eux depuis 1994. Il avait vingt-cinq ans quand il a été arrêté pour la première fois pour consommation de drogue et il a été condamné à quatre ans de prison ferme. L’année suivante, il a été mis hors d’état de nuire et il a été jugé coupable pour coups et blessures pour purger une peine d’un an de prison ferme. En 1997, il a été alpagué une fois encore et condamné à dix-huit mois de prison ferme pour coups et blessures et violence contre autrui. Il n’est pas arrivé à passer deux ou trois mois après sa libération pour être arrêté et pour être condamné à dix mois de prison ferme pour trafic de drogue. Mais il s’est avéré qu’il n’avait plus l’intention de changer, que sa vie derrière les murailles de la prison lui ressemble à celle de l’au-delà. Lundi 3 septembre 2001. Dans la matinée. «Saïd vient de rentrer chez lui ce matin…», confie un indic aux enquêteurs. Les limiers se dirigent vers le domicile de Saïd qui se trouvait encore là, comme s’il les attendait.
Menotté et conduit vers le commissariat, Saïd n’a pas manifesté de résistance. «…Oui, je l’ai poignardé parce qu’il m’avait provoqué…», affirme-t-il calmement aux enquêteurs.
Saïd, qui n’a passé que cinq ans aux bancs de l’école Othmane Bnou Affane, s’est jeté depuis son adolescence dans le monde de la consommation du haschisch, des comprimés psychotropes et des boissons alcooliques. Dimanche 2 septembre 2001.
Vers dix-sept heures. Saïd ne sentait plus les pieds sur terre après avoir fumé trois joints. Et pourtant, il ne pensait pas rentrer chez lui avant de boire quelques bières. Ce qu’il fit. A mi-chemin, il a rencontré son ami Aziz qui l’a invité pour quelques verres de vin rouge.
D’un verre à l’autre, la bouteille s’est vidée. «…Je t’ai prêté, il y’a quelques jours, 60 dirhams et tu ne me les as pas encore rendus…alors, soit tu me les rends maintenant, soit tu nous achètes du vin rouge pour continuer notre soirée… », dit Aziz à son ami Saïd. Ce dernier lui répond qu’il n’a aucun sou sur lui. « Mais vraiment tu n’es pas un homme, tu n’es qu’un enfant puisque tu ne tiens pas ta parole…Tu m’avais promis de me rendre mon argent dans un délais de trois jours, ça fait maintenant une semaine…» lui réplique Aziz.
Saïd n’a pas pu avaler ces mots, il s’énerve, commence à l’insulter : « C’est toi qui n’es pas un homme… ». Sur ce, Aziz a asséné un coup de poing à son adversaire. En un clin d’oeil, Saïd a fait sortir un couteau de sa poche et a asséné deux coups au niveau de l’appareil génital d’Aziz. Ce dernier a succombé sur les lieux.
Saïd a été déféré devant la chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca. Il n’a pas nié les charges retenues contre lui. Mais il a précisé qu’il n’avait pas l’intention de le tuer. Raison pour laquelle la Cour l’a fait bénéficier, dernièrement, des circonstances atténuantes et l’a condamné à 15 ans de réclusion criminelle. Il ne quittera la prison qu’en 2017. Il sera alors âgé de 48 ans.

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