Lettre ouverte au camarade Abderrahman Youssoufi

Lettre ouverte au camarade Abderrahman Youssoufi

Cher camarade Premier Secrétaire, Je tiens tout d’abord à vous dire que je regrette de devoir diffuser cette lettre à l’extérieur ; j’aurais en effet souhaité que nos espaces de débats internes soient plus denses, plus fréquents et moins rigides pour nous permettre de débattre efficacement sur nombre de questions dont celles que je soulève ici. D’autre part, sachez que bien que cette lettre vous soit destinée, j’ose espérer que tous nos autres dirigeants se sentiront concernés par son contenu, pour l’avenir. Les problèmes internes que traverse notre parti ne sont des secrets pour personne. La bassesse des attaques mutuelles auxquelles se livrent nos camarades est sans égale dans notre histoire, du moins quant à leur diffusion médiatique. La surenchère d’insultes, de calomnies et d’attaques personnelles gêne nombre de militants, et il faudra un jour prochain établir quelques règles internes en vue de fixer certaines limites, afin d’arrêter de se tromper d’adversaire. De plus, l’usage des noms de nos illustres disparus pour effectuer ces sales besognes me font personnellement honte. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est aujourd’hui, je pense, que notre discours et nos actions, sont incohérents.
Expérience du gouvernement d’alternance consensuelle :
Pour la première fois depuis 40 ans, le Maroc a été dirigé par un gouvernement politique. Ce gouvernement n’était certes pas issu des urnes et résultait d’un consensus avec le défunt Roi Hassan II, mais demeurait de par les ministres qui le composaient et en premier lieu, vous-même, un gouvernement politique, porteur d’un projet politique qui devait ouvrir un chapitre nouveau de notre histoire, après 40 années de gabegie technocratique et sécuritaire.En tant que citoyen et en tant que militant, j’affirme avec force et détermination qu’avec le gouvernement politique dirigé par Maître Youssoufi, Premier Secrétaire de l’USFP, un chapitre nouveau de l’Histoire du Maroc a été écrit. J’en suis fier et pense que la grande majorité de nos camarades le sont aussi. Pour la première fois depuis 40 ans, nous avons eu un gouvernement porteur de changements économiques (réduction de la dette, maintien de l’inflation,..), pour la première fois depuis 40 ans, un gouvernement marocain s’est inscrit dans un cadre social ; ce gouvernement a tenté de trouver des solutions au chômage et a redistribué la richesse disponible sur nos régions les plus pauvres et ce malgré la sécheresse qui a marqué cette législature (le taux d’électrification rural est passé en 4 ans de 27 à 50 %, la desserte en eau potable s’est considérablement accrue, le taux d’alphabétisation des 6 à 10 ans est passé de 68 à 94%,…) Pour la première fois depuis 40 ans, un chef de gouvernement a présenté un bilan aux marocains. Certains considèrent cela comme symbolique, et bien moi non, car cela dénote du respect que vous portez aux citoyens et par là même s’inscrit profondément dans nos valeurs USFP, ces valeurs dont nous sommes fiers, celles qui récusent et condamnent le mépris porté par les gouvernements successifs au peuple marocain tout entier. Pour la première fois depuis 40 ans, le monde associatif ou ce qu’on appelle de façon erronée « la société civile » (car mis à part nos militaires, nous sommes tous civils) a vu ses espaces de liberté s’accroître. Beaucoup pensent que ce n’est pas nouveau, que ça ne date pas d’hier. Ils se trompent, ils ne connaissent sûrement pas assez l’histoire de notre pays.Encore une fois, je souhaite vous dire ma fierté d’appartenir au parti qui a dirigé l’alternance. Cependant, je ne souhaite à aucun militant de confondre fierté et loyauté à servitude et perte d’esprit critique. Il faut donc être capable aujourd’hui, de dire ce qui n’a pas été fait durant votre mandat, les prises de positions que vous auriez dues prendre et que vous n’avez pas prises, les erreurs politiques commises, les couleuvres avalées et qui n’auraient pas dû l’être. Plus d’un an est passé depuis la fin de votre gouvernement, et bien que votre bilan, notre bilan aux citoyens, ait été effectué, notre bilan politique interne de l’alternance, en tant que parti, n’a pas été fait. Ce bilan doit bien évidemment reprendre les réalisations, les évaluer, tenter de mieux les communiquer, mais il doit aussi comprendre les erreurs politiques de l’alternance. Cet exercice est fondamental pour notre avenir en tant que force de progrès. Lorsque je relis votre déclaration de Bruxelles, je n’y trouve aucune autocritique. Seule l’expérience actuelle semble nécessiter à vos yeux un examen critique. Veuillez m’en excuser, mais en tant que militant, je souhaite qu’une lecture interne de l’alternance, notre alternance, soit faite, d’abord. Le poste de Premier ministre a acquis sous votre mandat, un statut plus fort, il est vrai. Mais pas assez. Nombre de nominations importantes, de décisions importantes, ont été effectuées sans que vous ne sembliez au courant ou du moins sans que vous ne manifestiez votre point de vue avec force. Les lenteurs volontaires ou involontaires de prises de décision pour nombre de dossiers importants de votre gouvernement, n’ont pas reçu votre appui, et ont par là même généré des appréciations de lâcheté de la part de nos concitoyens. «Si on les bloque, pourquoi ne tapent-ils pas du poing sur la table? Et si ça continue, pourquoi ne démissionnent-ils pas ?». Voilà ce que disaient beaucoup de citoyens qui avaient confiance en vous et votre gouvernement et aussi beaucoup de militants. Les occasions de taper du poing sur la table n’ont pas manqué…
La nomination de Monsieur Jettou au poste de Premier Ministre:
Nous n’avons rien contre Monsieur Jettou à l’USFP, tout le monde le sait ; c’est un homme intègre, compétent et rassembleur. Seulement, il lui manque quelque chose pour être Premier ministre d’un pays démocratique. Il n’est membre d’aucun parti politique. Ce n’est pas une tare, mais pour que le jeu démocratique fonctionne, il est nécessaire que les personnes en charge des affaires, présentent un programme aux citoyens, que ceux-ci leur prêtent confiance, puisqu’ils tentent d’appliquer ce programme, avant de revenir devant ces mêmes citoyens pour leur expliquer leur démarche, leurs réalisations, leurs manquements, afin que ceux-ci tranchent à nouveau à travers le jeu démocratique. Cela paraît simpliste comme raisonnement, mais c’est ainsi que cela fonctionne partout où l’on se réclame de la démocratie, et ça fonctionne plutôt bien. Suite à cette nomination, le Bureau Politique de l’USFP a déclaré haut et fort que cette nomination ne s’inscrivait pas dans le cours du développement de la démocratie au Maroc. Bien ! Mais après avoir reçu mandat du Comité Central, ce même Bureau Politique a décidé de participer au gouvernement. Cette décision mérite à mon humble avis de militant, une explication, car il y a eu en l’espace de quelques jours un revirement total de situation, créant le trouble parmi les militants et les sympathisants. A Bruxelles, vous avez affirmé que la «… non participation signifierait condamner toute l’expérience à l’échec …». Il faut expliquer aux militants en quoi ne pas participer à un gouvernement lorsqu’on n’en tient pas les rênes, revient à condamner la transition démocratique. Pour ma part, c’est l’inverse qui est vrai, c’est-à-dire qu’une occasion de construire un nouveau projet de société après quatre années de pouvoir, durant lesquelles tous nous ont attaqués, ennemis, anciens amis, prétendus amis,…aurait permis de nous régénérer et par là même renforcer le jeu démocratique naissant au Maroc. Cette période, allant du début de l’alternance jusqu’à l’acceptation de participer au gouvernement actuel nécessite une évaluation et l’identification des responsabilités de chacun, avec en premier lieu votre responsabilité en tant que Premier Secrétaire du parti et Premier ministre. Elle doit être évaluée seule, sans immixtion avec la période suivante car celle-ci ne fait pas partie de l’alternance. Nous étions aux commandes, nous n’y sommes plus. Aujourd’hui, nous participons, c’est fondamentalement différent. Ce qui ne signifie pas que cette période-ci ne dusse point être évaluée, mais différemment, car les pouvoirs sont différents et les hommes qui le détiennent aussi.
Casablanca
Les attentats du 16 mai à Casablanca puis la perspective des élections municipales ont engendré la crise interne de l’USFP la plus médiatique de mémoire de militant né en 1973 ! Et pourtant tout portait à croire après cette catastrophe qui a profondément ému tout notre pays, et a rassemblé le peuple marocain, que nos rangs étaient serrés. – La grande marche contre le terrorisme co-organisée par l’USFP fut un succès. – Le camarade Alioua dans une interview à Chark Al Awsat a clairement rappelé au public la position de notre parti sur l’obscurantisme religieux, la manière dont notre presse partisane et nos militants ont dénoncé la montée du terrorisme intellectuel; la manière aussi dont des prétendus démocrates ont fustigé en été 2002 nos positions fermes en faveur de la liberté et de la lutte contre la terreur, en nous accusant de polémistes quand nous étions visionnaires. – Le camarade Premier Secrétaire adjoint du parti Elyazghi, lors de son passage à l’émission Filwajiha a effectué la sortie médiatique la plus importante pour l’USFP depuis très longtemps. Elle a marqué tous les esprits. Il a en effet rappelé les valeurs fondamentales de notre parti, et remémoré à nos citoyens les positions de l’USFP dans plusieurs domaines dont celui de la lutte pour la liberté et la condamnation du terrorisme physique et intellectuel. Beaucoup de citoyens se sont retrouvés dans ce discours fort. Comment se fait-il, alors que nos rangs étaient serrés (à juste titre, puisque nous seuls avions eu un discours cohérent depuis le début du terrorisme intellectuel au Maroc) qu’une guerre interne ait éclaté ? Pourquoi notre journal a-t-il refusé de publier un article concernant l’émission Filwajiha, alors même qu’une formidable occasion de rassembler nos troupes s’offrait à nous? Est ce par susceptibilité ? Si c’est le cas, elle est très mal placée et n’honore pas un homme d’Etat de votre stature. A partir de cette non publication, les zigzags idéologiques ont commencé. Notre journal a contredit tout ce qui avait été notre position depuis des années au sujet de l’utilisation de l’islam en politique. Aviez-vous oublié que les candidats du PJD aux législatives 2002 avaient fait campagne sur le thème socialistes = non musulmans, PJDistes = seuls vrais musulmans? L’approche des communales a-t-elle fait tourner la tête de certains de nos militants à Casablanca au point de leur faire oublier nos valeurs ? Il semble en effet qu’il y ait eu une stratégie propre à Casablanca pour les communales, mise en action dès la fin juin, qui consistait en un rapprochement des thèses du PJD. Comment avez-vous pu laisser faire cela ? Les élections locales se sont mal passées à Casablanca en partie à cause de cette ambiguïté véhiculée par notre presse. Après la déconvenue, il ne semble pas que nos camarades de Casablanca aient tiré les conséquences de ces zigzags idéologiques ; au contraire, notre tête de liste, le camarade Alioua, a crié au complot et a fustigé la «majorité gouvernementale». Quel était le but, la stratégie derrière cette nouvelle initiative personnelle ? Et pourquoi faire tant de bruit s’il n’était pas capable d’aller jusqu’au bout et démissionner du gouvernement? Vous conviendrez camarade Premier Secrétaire, que l’ambiguïté règne dans notre discours. Nombreux sont les militants qui souhaitent un éclaircissement de votre part, car vous êtes aux commandes de notre parti. Ne nous trompons pas de débat, j’ai un grand respect pour votre parcours, pour votre expérience en tant que Premier ministre USFP (bien qu’un débat interne sur cette période soit nécessaire pour notre avenir) et je vous estime en tant qu’homme. Cependant, certains événements de notre vie partisane récente (en partie décrits ci-dessus) m’interpellent et me font craindre le pire si vous ne les clarifiez pas d’une part, et ne les assumez pas, d’autre part. En résumé, le message que je souhaite vous faire parvenir aujourd’hui, cher camarade, réside dans mon interprétation personnelle des mots de Abderrahim Bouabid «La politique, c’est des valeurs». Mais, c’est quoi la politique? La politique, c’est avoir des idées, savoir les défendre, pouvoir les appliquer mais surtout, les assumer.

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