L’évasion de Hadrami

Les prisonniers marocains dans les camps de la mort de Tindouf ne sont pas les seuls à haïr les polisariens. Même les réfugiés, présentés par les mercenaires du polisario et par les Algériens comme des citoyens de la république fantoche, les détestent profondément. Vers la fin de l’année 1988, des émeutes sanglantes avaient éclaté dans les camps des réfugiés. Tout avait commencé dans un camp baptisé Aousserd. Des prisonniers marocains travaillaient comme à l’accoutumée quand des dizaines de manifestants, essentiellement des femmes, sont sortis en scandant des slogans qui ont fait énormément plaisir aux prisonniers marocains. En effet, ces manifestants craient: « Vive le Maroc, Vive le Roi ». Les femmes avaient la tête découverte et brandissaient des bannières rouges, symbole du drapeau marocain. Les détenus marocains, dont certains étaient de très anciens prisonniers, ne croyaient pas leurs yeux, ils n’avaient jamais vu cela. Immédiatement, les gardiens et les responsables du polisario ont embarqué les prisonniers à bord de camions afin de les éloigner des manifestants. Les prisonniers sont arrivés, le même jour au centre de détention où je me trouvais personnellement: le centre Hamdi Ba Cheikh. C’est ainsi que nous avons appris que dans le camp d’Aousserd, les réfugiés se sont soulevés contre le polisario et contre l’Algérie accusée de se servir de leur misère pour atteindre ses propres objectifs. Les réfugiés voulaient donc regagner le Maroc et ne plus être assimilés au polisario, simple marionnette entre les mains de l’armée algérienne. Régulièrement, de nouveaux prisonniers venaient des quatre autres camps de réfugiés. Ils racontent tous la même histoire. Il n’y a plus de doute, le polisario était en train de vivre ses plus graves crises internes et qui allaient avoir des conséquences désastreuses. En guise d’intimidation, l’aviation militaire algérienne n’a pas cessé de survoler les camps où les manifestations avaient eu lieu. Alors que des vagues entières de réfugiés se soulevaient dans ces camps, les centres de détentions des prisonniers marocains ont été placés en état d’alerte générale. Le nombre de gardiens avait doublé et les portes des centres ont été complètement fermées. Les prisonniers ne sont pas sortis aux travaux forcés, ce jour-là. A la tombée de la nuit, j’ai déterré mon poste-radio pour écouter les informations avec quelques-uns de mes codétenus. Je rappelle que pour éviter que ce poste-radio ne soit confisqué par les gardiens, il fallait que je creuse un trou pour le cacher. A la tombée de la nuit, donc, j’ai commencé à chercher les stations de radio pour en savoir plus sur les émeutes. Dans la station du polisario, aucune nouvelle, uniquement des chansons. La radio algérienne non plus. Et dans les stations internationales, même constat. Comme si de rien n’était. Le lendemain, les prisonniers n’ont pas quitté le camp. Pas de travaux forcés. La porte est restée fermée, les gardes sur le-qui-vive et le grand ciel n’a pas désempli d’appareils de l’aviation algérienne. En d’autres termes, le feu dans la demeure du polisario n’a pas été éteint. A la deuxième nuit, j’ai essayé encore une fois d’en savoir plus sur les ondes des stations radio. Notre surprise fut immense quand nous avons entendu qu’une révolution populaire avait éclaté… en Algérie. En fait, le 5 octobre 1998, des émeutes avaient éclaté dans les camps des réfugiés, en même temps que dans toutes les grandes villes d’Algérie. Mais à Tindouf, les motivations et les revendications des manifestants étaient totalement différentes de celles des Algériens. La radio disait que l’armée algérienne est intervenue pour mater les manifestants dont plusieurs ont trouvé la mort. Jusqu’à présent j’ignore si la concomitance des deux émeutes, en Algérie et dans les camps des réfugiés, est le fruit du hasard ou était-elle calculée. Mais ça m’étonnerait qu’il s’agisse d’une coïncidence. Deux semaines de perturbations se sont écoulées de cette manière. Dès que nous fûmes sommés de reprendre les travaux forcés, j’ai compris que la révolte a été brisée. Mais lors des travaux, les gardes originaires des provinces du Sud et avec lesquels nous avons lié une grande amitié, nous ont donné davantage de détails sur ce qui s’est passé pendant ces deux semaines. En fait, les réfugiés ont fini par comprendre que le polisario n’est pas un mouvement de libération mais une simple marionnette qui sert les intérêts algériens. Les réfugiés ont donc voulu en finir avec cette mascarade et rejoindre leur mère patrie: le Maroc. C’est ainsi que l’armée algérienne est directement intervenue dans les camps pour mater la rébellion. C’est le bataillon installé à Tindouf qui a accompli cette mission. Les cinq camps des réfugiés ont été totalement encerclés. Il était strictement interdit de se déplacer d’un camp à un autre. Et à l’intérieur d’un même camp, impossible de se rendre d’un quartier à un autre. Les soldats algériens avaient des consignes strictes: aucune pitié pour les manifestants. Résultats: des dizaines de réfugiés ont été exécutés de sang froid. D’autres ont été torturés, jusqu’à la mort. Après quelques jours, j’ai rencontré un grand ami à moi, un gardien dénommé Bouzid. Il est originaire du Maroc, de la ville d’Assa. Il m’a donné des nouvelles fraîches et très importantes. En effet, Bouzid m’a appris que la sécurité militaire algérienne avait arrêté le puissant Omar Hadrami, qui occupait le poste de directeur de la sécurité militaire du polisario. C’est une fonction très importante, car c’est de lui que dépendent tous les prisonniers marocains. Hadrami a été accusé par les Algériens d’être derrière les émeutes qui ont secoué les camps des réfugiés. En d’autres termes, il était soupçonné de rouler pour les Marocains. Cette infraction est la plus grave de toutes. Omar Hadrami a donc été torturé par les Algériens pendant plusieurs jours. Il fut conduit au siège de son propre commandement, les mains attachées à ses pieds. Les Algériens ont ordonné aux responsables de la sécurité du polisario, c’est-à-dire des subalternes de Hadrami, de torturer ce dernier. Les polisariens se sont immédiatement exécutés. Les agents de la sécurité militaire voulaient en fait humilier Hadrami. Après cet épisode sanglant, Hadrami fut remplacé à la tête de la sécurité militaire par un grand criminel Oueld Khaddad. Hadrami, quant à lui, avait disparu pendant plusieurs jours. Certains pensaient qu’il a été exécuté, d’autres qu’il était emprisonné dans le centre Arrachid. Quelques semaines plus tard, j’ai revu mon ami Bouzid. Il m’a raconté que les Algériens et le chef de leurs mercenaires, Mohamed Abdelaziz, s’étaient réconciliés avec Omar Hadrami. Et en guise de dédommagement, il fut nommé représentant du polisario à l’ONU. Quelques mois après, c’était en 1989, Bouzid est venu me voir avec un grand sourire. Je lui ai demandé pourquoi cette joie. Il m’a répondu: « Omar Hadrami a atterri à l’aéroport de Nouaceur ». Ce fut un immense choc pour tous les polis ariens. Hadrami, considéré comme l’un des plus fidèles polisariens, rejoint la mère patrie? C’est l’évasion la plus spectaculaire. Plusieurs autres responsables du polisario, plus ou moins importants, ont suivi l’exemple de Hadrami. Depuis, quand nous discutions avec les gardiens et qu’ils nous parlent de la rasd on leur répondait toujours: « Ne soyez pas bête, si le polisario avait de l’avenir, vous pensez que Hadrami serait rentré au Maroc? ».

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *