L’histoire d’une souffrance collective

L’histoire d’une souffrance collective

L’erreur judiciaire n’est pas sans donner lieu à des dommages collatéraux. L’injustice produite par l’organe judiciaire c’est aussi l’histoire d’une souffrance collective. C’est le calvaire des familles des victimes de l’erreur judiciaire. En effet, la tristesse, le mal vivre et parfois même la rage qui se mêlent à un sentiment profond d’amertume qui affecte, de ce fait, des personnes ayant été condamnées pour un crime qu’elles n’ont pas commis ont un impact également sur les familles et les proches des victimes. En fait, le jour où l’équipe d’ALM a fait le déplacement chez des victimes de l’injustice de la justice, à savoir Nouri, Sakhi et Kribel déjà cités amplement, des membres de famille de ces derniers ont été aux premières loges pour entendre l’histoire de la souffrance de leurs proches comme s’ils le feraient pour la première fois. Ce fait était révélateur à bien des égards. Ils voulaient dire par là qu’ils ont vécu des moments très difficiles au même titre que les victimes elles-mêmes. Amina, sœur de M’hamed Nouri, Aïcha, mère de Mohamed Sakhi et Rachida, sœur de Abdelhadi Kribel étaient fortement présentes au moment où ces trois victimes d’erreurs judiciaires racontaient leur calvaire. Pour le moins que l’on puisse dire, ces trois personnages dressent des portraits plus ou moins différents de la situation dans laquelle pourrait se trouver le proche d’une victime d’injustice. Amina est une vieille femme. Elle posait sereinement près de son frère M’hamed alors qu’il racontait son histoire à ALM. Avec les larmes qui échappaient en toute timidité de ses yeux, Amina écoutait attentivement et ne réagissait que timidement pour faire des rectifications. Etant une femme handicapée qui ne pouvait plus marcher depuis que son frère a été écroué, Amina contemplait avec tendresse le visage de Nouri et semblait résignée à admettre le sort que lui a réservé le destin malgré toute sa souffrance. «Le calvaire qu’a dû endurer mon frère n’est pas des moindres. Depuis qu’il est tombé malade à cause de son emprisonnement pendant plus de neuf ans et qu’il ne pouvait plus bouger son bras gauche, il ne pouvait plus travailler. N’hamdou Lillah», disait-elle de temps à autre pour rompre avec son silence morbide. Dotée d’une excellente mémoire, Amina se rappelle encore des petits détails qui échappent désormais à son frère M’hamed. Après neuf ans d’attente, Amina exprimait, par ailleurs, de temps en temps le souhait de voir son frère récupérer la somme de 1.500.000 DH qui lui a été allouée par le tribunal administratif au titre de la réparation du préjudice pour pouvoir se réconcilier du moins relativement avec une histoire pleine de malheur, de tristesse et de misère. Rachida, sœur d’Abdelhadi Kribel, est par contre, une femme révoltée. Nous l’avons rencontrée en compagnie de son frère au douar Bouih à Casablanca. Animée par une peur profonde et une prudence excessive, elle a refusé au début que son frère fasse déclarations à la presse. Elle voyait d’un mauvais œil la réouverture d’une affaire qu’elle estimait depuis plusieurs années close. Convaincue difficilement de l’utilité de notre démarche, Rachida restait quand même réticente. «S’il arrive quoi que ce soit à mon frère à cause de cette interview, je saurais vous trouver et je vous dénoncerais fortement et hautement», a insisté Rachida pas moins d’une dizaine de fois. Loin d’être une menace, la déclaration de cette femme quadragénaire, traduit les séquelles d’une souffrance profonde occasionnée par l’emprisonnement injustifié de son frère. «Si Abdelhadi et Mohamed ont passé deux ans en prison, Aïcha et moi avons vécu le calvaire autrement. Nous étions contraintes de faire régulièrement des déplacements très couteux pour leur rendre visite et subvenir à leurs besoins. Ceci est encore plus grave que le fait d’être emprisonné», se lamente Rachida, affirmant qu’elle a dû vendre ses bijoux et plusieurs autres objets précieux pour couvrir les frais de gestion du dossier qui se sont élevés, selon elle, à environ 70.000 DH. Contrairement à Rachida, Aïcha, mère de Sakhi, était plus calme quoi que percée par des regards très tristes. À l’heure où son fils révélait l’histoire de son calvaire à l’équipe d’ALM, elle l’observait de loin et voulait qu’il révèle toute la vérité sans aucune contrainte. Elle n’intervenait que très rarement et nous disait quelque fois : «Vous avez réouvert la page des blessures du passé que nous croyons avoir enterré à tout jamais. Mais en réalité, l’histoire reste toujours d’actualité à partir du moment que nous nous estimons toujours au fil des années victimes d’injustice».

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