«L’intégration est d’abord une question politique»

«L’intégration est d’abord une question politique»

ALM : L’émigration marocaine va avoir son conseil et, peut-être un jour, ses députés ! En tant qu’acteur de cette émigration, comment appréhendez-vous ces évolutions ?
Driss Ajbali : Sous la puissante impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc est non seulement en mouvement, il se présente aussi comme un gigantesque chantier. Ce chantier ne saurait être attesté par les seules et nombreuses pelleteuses visibles dans tous les recoins du Royaume. Il est aussi confirmé par toutes les réformes dans des domaines où l’action royale charrie du sens et des symboles : les droits de l’Homme, l’IER, la Moudawanna, l’INDH… Ce sont là les fondations d’un nouveau Maroc qui s’édifie par petites touches, comme s’il s’agissait de dessiner une aquarelle délicate. Cette entreprise, Sa Majesté l’entreprend posément, sereinement et sans brutaliser ni la société ni le peuple. Avec le discours du 6 novembre 2005 réaffirmé par celui du Trône en 2006, il a non seulement réaffirmé l’éminence de la place qu’il accorde aux Marocains de l’étranger, mais il lui a donné une ampleur singulière.

Comment cela ?
Le discours du 6 novembre est l’expression d’un puissant volontarisme politique. Il n’est pas simplement une promesse d’avenir. Il doit être entendu comme un défi et un devoir. Surtout pour ceux à qui il est destiné. Un défi parce que la communauté doit être à la hauteur de ce volontarisme et de cette ambition. Un devoir parce qu’il faut en réussir la traduction intelligente. Le conseil ou les élections ne doivent pas être le prétexte pour attiser les appétits, nombreux, légitimes et variés. Ils ne devraient pas aboutir à la reproduction de la malheureuse expérience de 1984. Ni le conseil ni la députation ne sont destinés à créer des baronnies nouvelles. Le Maroc et encore moins les Marocains de l’étranger n’ont pas besoin de cela. Ce dont il est question, c’est la mise en place des outils et des interlocuteurs crédibles capables non seulement de réparer une injustice faite à la citoyenneté des Marocains de l’Etranger, mais aussi de créer les conditions de les faire participer à la construction démocratique du Maroc futur.

Purquoi faites-vous preuve d’autant de réserves ?
Ecoutez, depuis le mois de novembre, on sentait comme une forte agitation dans l’immigration où chaque MRE se pensait potentiellement futur député. Il y a, par ailleurs, comme une hyperthermie autour du conseil où tout le monde s’y voit déjà. On ne connaissait pas encore le mode de scrutin ni le découpage des circonscriptions que la plupart des partis politiques étaient partis en chasse dans les grandes villes européennes. Sans compter la sourde guerre qui se préparait entre tenants de l’amicalisme le plus éculé et une forme de camardisme revanchard. Or, le dossier est bourré d’enjeux qui sont autrement plus cruciaux que les carrières personnelles, les petits calculs politiciens ou les règlements de comptes passés. L’enjeu, c’est, certes, la mise en place des moyens de renforcement des liens avec une communauté qui constitue un apport et une valeur ajoutée pour l’économie du pays. Mais il y a plus important. C’est de voir comment faire participer cette communauté au projet de société qui, à mes yeux, doit s’opérer comme un double mouvement de modernisation de la marocanité et de marocanisation de la modernité. Ça, c’est un beau défi.

Ce que vous dites est-il aussi valable pour la troisième génération des MRE ?
Personnellement, je suis mal à l’aise avec l’imprécision des ces qualificatifs. Qu’est-ce à dire que de qualifier des enfants qui n’ont jamais émigré par l’émigration de leurs parents ? Nous touchons là à des questions complexes d’identité. S’il y a une chose qui est sûre, c’est la marocanité. Aujourd’hui, depuis une vingtaine d’années, il y a des Marocains d’origines belge, hollandaise, française ou canadienne. Le Maroc était intrinsèquement pluriel. Il est devenu, par mouvement migratoire, pluriel sur tous les continents. Le futur conseil ou les autres expressions de la citoyenneté de cette communauté doivent avoir comme souci de cultiver cette marocanité chez ces Marocains du monde.

Quel est le profil de ces jeunes : plutôt des cadres ou des casseurs de banlieue ?
L’immigration marocaine, du moins en Europe, est un fait social global. On y trouve de tout, y compris ceux qui sont arrivés à l’âge de la retraite et qu’on a souvent tendance à négliger. Des réussites ? Oui. Certes. Mais aussi beaucoup d’échecs. Cependant, les 3 millions de Marocains ne sont pas tous en Europe ou aux USA. Ils sont aussi dans des pays africains ou dans des pays arabes. Que signifie la réussite et l’échec dans ces contrées ? C’est une question qui reste à poser. Je reste, pour ma part, dubitatif devant toutes ces émissions spécialisées dans la vente du mythe de l’oncle d’Amérique.

L’intégration serait-elle plus facile en Europe que dans un pays arabe ?
Sûrement. En Europe, malgré tous les retards pris et les difficultés rencontrées, l’intégration est en marche. Elle est l’expression d’une maturité politique qui, elle-même, résulte d’un combat. C’est lourdement se tromper que de penser l’intégration comme une question culturelle. C’est d’abord une question politique. La preuve, il y a des Marocains qui sont plus intégrés en Europe que dans certains pays arabes.

Que peut faire le Maroc pour tisser des liens solides avec ces jeunes MRE ?
Le Souverain a donné le signal et la direction. Les MRE auront bientôt les outils et le métier qui leur permettront de contribuer à ce tissage. A nous de le réussir. La balle est dans notre camp.

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