Littérature carcérale, des maux pour le dire

Littérature carcérale, des maux pour le dire

Si l’on devait résumer le fait marquant de l’année 2004 dans notre pays, à l’unanimité, nous serions plusieurs à retenir les auditions publiques des victimes des années de plomb. L’Instance Équité et Réconciliation (IER) a choisi les deux dernières semaines de décembre 2004 pour que le Maroc redécouvre, à travers le témoignage en direct, sur les ondes de la radio et de la télévision, une part de sa mémoire et de son Histoire récente. La même semaine, la deuxième chaîne livre l’un des plus beaux numéros de son émission Nostalgia, consacré à Jawad Mdidech, l’une des victimes de ces années de répression et d’atteintes aux droits de l’Homme. Avec pudeur et dignité, Rachid Ninni a refait avec son invité, le temps d’une émission, un parcours des plus bouleversants qui va conduire Mdidech dans le gouffre de derb Moulay Chérif, avant qu’il n’aille croupir, avec ses copains, dans les cellules de la prison Ghbiyela, à casablanca Beaucoup de téléspectateurs se sont rués, le lendemain de la diffusion de l’émission, sur les différentes librairies du royaume, à la recherche de « La Chambre Noire », récit de Jawad Mdidech sur son expérience carcérale. Ceux qui avaient raté le film, réalisé par Hassan Benjelloun à partir du même récit, ont exprimé leur désir de le revoir à l’affiche de nos salles de cinéma. Mais la fièvre qui semble s’emparer, tout d’un coup, d’un public avide de ces récits et témoignages bouleversants sur la déchéance humaine des victimes de la répression et de l’injustice, ne date pas d’aujourd’hui et ne coïncide pas avec l’avènement de l’IER. Sur les années de plomb et sur Tazmamart, Agdz et autres centres de détention arbitraires, la catharsis a débuté il ya quelques années déjà. Par rapport aux années de plomb, on pourrait retenir quelques événements littéraires qui ont marqué le début des années 80 et qui sont les premiers à avoir initier une démarche et un genre éditorial dans le Maroc de cette période. D’abord, la sortie en Allemagne d’un recueil de poésie, échappé de la prison centrale de Kénitra et intitulé « Plus de 1001 nuits ». Écrit par un groupe de détenus dont Saïda Mnebhi, décédée en 1978, après une grève de la faim, ce recueil de poésie a circulé, au Maroc, sous le manteau, notamment dans le milieu universitaire de Rabat. « Les Chemins des Ordalies » publié en France par Abdellatif Laâbi et « Kana wa akaouitouha » qu’Abdelkader Chaoui arrive à éditer alors qu’il croupissait encore dans les cellules de la prison de Kénitra seront les premiers à restituer leur expérience carcérale. Plus tard, d’autres militants publieront leurs récits, avec plus au moins de force, plus au moins de succès. Qu’elles soient en arabe ou en français, ces oeuvres marqueront les esprits et débuteront la longue et pénible marche du travail de la mémoire. Les éditeurs restent cependant frileux, dans l’expectative. Le boum éditorial surviendra avec la libération des derniers survivants de Tazmamart. Sur les colonnes de notre confrère Al Ahdat Al Maghribiya, Mohamed Raiss, l’un des putschistes de Skhirat, raconte par le menu détail, les dix-huit années passées dans cette citadelle de la mort. Le Maroc est tenu en haleine et découvre, au fil du feuilleton, aux allures romanèsques, le témoignage que Raiss restitue, vingt ans après, comme s’il avait tenu un journal dans lequel auraient été consignés les événements, au fur et à mesure de leur déroulement. L’émotion est puissante et réelle. Dans son récit, Raiss évoquera le putsch avorté en quelques chapitres, développant au grand jour la thèse qui vaudrait que la responsabilité du massacre de Skhirat n’incombe qu’aux hauts gradés qui avaient fomenté la tentative du coup d’Etat. Le travail de mémoire de Raiss occultera une partie de cette tragédie – celle de ceux qui sont tombés dans le jardin du palais -pour ne s’étaler que sur le calvaire de la longue nuit qu’à été la citadelle de Tazmamart. Lorsque Ahmed Merzouki, un autre ancien du même bagne écrit « Tazmamart, cellule n°10 », c’est un véritable raz-de-marée éditorial.
Le livre se vend à plus de 20000 exemplaires et s’exporte à travers le monde. En France, il a plus d’impact que « La Prisonnière » de Malika Oufkir.
Ficelé et rythmé autour des faits marquants durant les dix -huit années d’incarcération de l’auteur, « Tazmamart, cellule n°10 » rappellera à certains les terribles bagnes décrits par Victor Hugo, dans « les Misérables » ou par Alexandre Dumas dans « Le Comte de Monte-cristo ». Quoi qu’il en soit, entre oeuvres de fiction romanesque et expérience carcérale à la « Papillon », les témoignages des rescapés de Tazmamart émeuvent et se multiplient, créant même une certaine surenchère. On se rappelle le scandale qui éclatera, à la sortie de « Cette aveuglante absence de lumière » de Tahar Benjelloun. Accusé de s’être approprié le calvaire des 58 emmurés du bagne, Tahar Benjelloun sera aussi montré du doigt par Aziz Binebine, qui l’accusera d’avoir utilisé, sans son consentement, ses souvenirs et sa tragédie.
Au total, plus d’une quarantaine de publications évoquent la tragédie des victimes de ces années où l’arbitraire et l’excès ont érigé la torture et l’humiliation en rouleau compresseur et en système machiavélique de répression. Au total aussi, une oeuvre de facture plus au moins uniforme, plus au mois ancrée dans les canons et l’esthétique littéraire. Si Abdellatif Laâbi, Abdelkader Chaoui, Salah El Ouadie, entre autres, ont marqué par leurs écrits le champ de la littérature, comment considérer les récits-témoingnages de Salah Hachad, Mohamed Raiss ou Ahmed Merzouki ? Dans quelle catégorie faudra-t-il apprécier les écrits d’Abraham et Christine Serfaty ? Comment distinguer entre le travail didactique, dont l’ambition est de dénoncer et d’éduquer et le récit-thérapie qui vise à exorciser les démons d’une expérience personnelle douloureuse ?
À quel niveau se situe la qualité d’écoute du récepteur-lecteur ? El la liste des questions que posent ces publications est loin d’être exhaustive. Entre ceux qui souhaitent que la critique littéraire fasse le tri et ceux qui cultivent une sorte de sacralité autour de ces témoignages, la littérature hésite et trébuche. Organisé par l’IER au mois de mai dernier, le colloque « Les écrits de la détention politique du point de vue de la critique littéraire », a bien cerné la problématique, sans pour autant trancher.
La chose n’est évidemment pas aisée. Lorsqu’un ancien prisonnier politique décide de restituer son expérience carcérale, il se fait violence. En revivant ses douleurs, en harcelant sa mémoire, en tentant de rendre, sur la page blanche, ses états d’âme de l’époque, les réflexions qui avaient traversé son esprit quand les bourreaux le torturaient, en essayant de revenir sur les détails de chaque seconde, il s’oblige à restituer, après coup, ses peurs, ses hantises et ses émotions. Si certains de ces récits ont bouleversé par les souffrances décrites, elles demeurent essentiellement des récits conçus pour accompagner ces victimes dans le cheminement qu’ils ont entrepris pour reconstruire leur intégrité physique et reconquérir cette étincelle de vie, éteinte dans la solitude et la souffrance. Maintenant, pour que ces récits et ces témoignages entrent de plain-pied dans les catégories littéraires reconnues, il faudrait penser autrement tout ce qui relève du genre carcéral : une fois la thérapie achevée, les démons exorcisés, on pourra ouvrir la porte à la création et à l’esthétique. C’est aussi l’autre manière qui permettra aux générations futures de tirer les leçons d’une époque et d’une Histoire.

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