L’opportunité historique du Maroc

L’opportunité historique du Maroc

Le Maroc serait-il à un tournant historique ? A la lumière de ce que nous sommes en train de vivre, il y a lieu de se poser la question.
Certes, objectivement, la question doit porter plus large et s’intituler : le monde serait-il à un tournant historique ? Mais, sur ce plan, la réponse est évidente et ceux qui regardent à travers une lorgnette pour ne voir dans les évènements en cours qu’une séance de rattrapage démocratique des régimes arabes sont dans l’erreur la plus totale. Ce que nous vivons est beaucoup plus complexe car il met en rôle les effets de la mondialisation et de la globalisation. Cela touche en premier les régimes despotiques où la vie n’a plus d’importance et peut être sacrifiée sur l’autel de la liberté ; cela touchera à terme l’ensemble des régimes politiques, quand les peuples, tous les peuples se rendront compte de la puissance que ces mêmes régimes ont mise à leur disposition pour exprimer leur volonté ; et même les systèmes qui aujourd’hui se considèrent comme des démocraties en puissance seront soumis à l’exercice pour remettre en cause le sens de la représentativité, le poids des sondages et des médias dans le façonnage des opinions, les rapports entre les peuples et leurs politiques, etc. Déjà les prémisses de réflexions sur ces questions sont engagées et il faudra s’attendre à un emballement aussitôt que l’actuelle période de passivité spectatrice sera dépassée. Toute la question restera alors celle de savoir quelles modalités prendra ce tournant et sur quoi il risque de déboucher. Et, sur ce plan, personne ne peut s’avancer, sinon à  s’assurer qu’inéluctablement, cela conduira vers un meilleur monde. Après que les spéculateurs aient créé les leviers de la mondialisation et de la globalisation dans un souci d’enrichissement inassouvi, les peuples interviendront pour y mettre de l’ordre et trouveront le moyen d’en retirer les raisons d’une vie meilleure ! Et, dans quelques temps, s’affichera à la conscience du monde entier que l’humanité s’est engagée dans la troisième révolution de son histoire, celle de l’informatique qui engendrera, comme ses précédentes, une redistribution des rôles et une reconfiguration des sociétés. Dans la foulée, il faudra s’attendre à voir des formules comme «le régime présidentiel», «le régime parlementaire» ou «la monarchie constitutionnelle» dépassées et obsolètes pour laisser place à de nouvelles formes institutionnelles plus adaptées à cette révolution. Alors, ceux qui ressassent encore et toujours ces mêmes formules doivent savoir qu’ils sont en déphasage et en retrait par rapport à la dynamique que le monde vit.
Et le Maroc dans tout cela ? Parce qu’il est plus proche géographiquement et culturellement de la zone de turbulence actuelle, il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que le corps marocain est déjà traversé par les ondes de la dynamique qui s’annonce. Les manifestations du 20 février en sont révélatrices. Certes, la donne est complètement différente de ce que l’on observe ailleurs mais cela n’exaucera pas d’un impact inéluctable. Dans cette perspective, le Maroc a la chance de s’appuyer sur deux fondements solides : la communion entre le Roi et le peuple et la nature des revendications populaires. En effet, si l’on analyse les différents discours royaux, nous y trouvons une prise en charge de pratiquement toutes les revendications exprimées, sauf les plus marginales d’entre elles.
Le problème réside dans une éventuelle incompréhension pour la simple raison que le langage utilisé n’est pas le même ou dans les impressions de contradiction, voire de reniement que peuvent susciter certaines actions ou certaines mesures. Or, dans un monde où la communication est devenue si disponible et si revendiquée, il serait vraiment malheureux que des problèmes d’incompréhension viennent s’interposer face à des volontés et des espoirs partagés.Ainsi quand le Roi affirme que le Maroc est engagé dans l’édification d’un modèle propre de démocratie, on doit y voir une anticipation de ce que le monde est en train de vivre. Si nous y croyons, si nous y investissons toutes nos énergies, si nous y consacrons tous nos moyens, si nous y mobilisons toutes nos ressources, nous pouvons, en effet, nourrir l’ambition, la prétention et, pourquoi pas, l’utopie d’offrir au monde un modèle de démocratie du 21ème siècle qui s’apparenterait à ce qu’a représenté la révolution française pour la démocratie du 19ème et du 20ème siècle. Un modèle où les gouvernants n’useraient pas de démagogie pour emporter le suffrage, n’exploiteraient pas le suffrage pour imposer leurs idéologies, ne mettraient pas le système à profit pour se servir, ne mettraient pas le système au profit d’intérêts catégoriels ou idéologiques ; bref, un modèle où, encadrés par le contrôle simultané du peuple et d’un monarque, les gouvernants s’impliqueraient dans la réalisation du bonheur et du bien-être du peuple. C’est ce modèle qu’il faut inventer et les Marocains en ont les moyens et les ressources.Maintenant, la question est de confirmer que nous sommes bien engagés dans un tel exercice, de nous savoir impliqués dans la construction d’un tel modèle et de sentir que les conditions d’éclosion de ce modèle se mettent en place de manière articulée et cohérente. Or, faute de médiation, il y a absence de vulgarisation. Comme, faute de débat, il y a un sentiment de virtualité. Et, faute de certaines mesures, il y a une impression de vacuité.
Si nous relisons les discours royaux, nous y découvrons une vision, nous y sentons une logique et une cohérence, nous y décelons une volonté et une détermination et nous y notons des instructions et des décisions. Tout y tend vers un but convergent. Mais, quand nous regardons dans les faits les réalisations, nous ne trouvons que celles qui relèvent des institutions. En fait, celles qui relèvent du domaine réservé ! Et même ces institutions, aussitôt mises en place, se délectent dans la paresse, entraînées qu’elles sont par l’apathie gouvernementale. L’exemple de la classe moyenne est à ce titre pertinent et édifiant. En 2008, le Roi disait : «Nous réaffirmons notre ferme volonté de veiller à ce que toutes les politiques publiques soient stratégiquement vouées à l’élargissement de la classe moyenne, pour qu’elle soit le socle de l’édifice social, la base de la stabilité, et un puissant catalyseur de la production et de la créativité. Nous sommes, donc, fermement déterminé à œuvrer pour que les classes moyennes constituent désormais l’épine dorsale de la société équilibrée que nous nous employons à construire. Cette société, nous la voulons ouverte, ne laissant aucune place à l’ostracisme et à l’exclusion. Ainsi, Notre ambition est d’œuvrer à l’émergence d’une société où les catégories nanties, avec leurs investissements productifs et leurs initiatives citoyennes, génératrices d’emplois utiles et rentables, se solidarisent avec les autres strates de la société, en s’engageant dans l’effort collectif national, destiné à améliorer les conditions de vie des couches démunies et à les doter des moyens de vivre en citoyens dignes». Des instructions spéciales ont été données en ce sens au gouvernement pour concrétiser ce dessein ; une circulaire du Premier ministre a initié le processus qui devait déboucher sur des mesures concrètes ; des réunions se sont déroulées ; des débats ont été organisés… Et, à la fin, les Marocains ont le désagréable sentiment qu’ils ont été l’objet d’un mirage car, dans leur quotidien, rien n’a vraiment changé et ils ne sentent rien venir.
Alors qu’un projet grandiose leur est offert et qu’ils ont toutes les qualités pour le réussir, les Marocains doutent et se posent des questions sur la réalité des ambitions tant elles se trouvent contredites par une évolution contraire.
En effet, jusqu’à quand doit-on continuer à assister à l’agonie de notre système éducatif ? Est-ce qu’en maintenant ce système dans l’état délabré où il agonise, on prépare vraiment un modèle de responsabilité et de partage ? N’est-il pas incongru de parler de développement quand ce système n’est toujours pas capable de produire le levain humain de ce développement ?
Jusqu’à quand des idées géniales seront-elles confiées à des incompétences les condamnant à demeurer juste des idées géniales ? Que de chantiers ont été lancés pour inscrire le pays sur le chemin du développement ! Mais, en faisant le bilan, quels chantiers sont bien menés commencent à donner des résultats, réalisent leurs objectifs ? N’est-il pas incongru de parler de développement quand des responsabilités, à la tête desquelles la responsabilité gouvernementale, sont confiées à des personnes en qui le peuple n’a aucune confiance ?
Jusqu’à quand les partis continueront-ils à se saigner de leurs cadres et de leurs compétences au risque de devenir des coquilles vides comme c’est déjà le cas pour plein d’entre eux ? N’est-il pas incongru de parler d’un modèle en construction quand les partis, appelés à y jouer un rôle acteur, sont à ce point minés que, le jour venu, ils soient incapables d’incarner aucun rôle ?
Jusqu’à quand doit-on supporter ces chaînes de télévision où la médiocrité le dispute à la bêtise ? N’est-il pas incongru de parler de développement quand le peuple est soumis à la torture intellectuelle et mentale qui s’escrime à le rabaisser et à l’avilir ?
Les peuples ont besoin d’espoir. Quand ils se réveillent le matin, les Marocains en ont plein et ils entament la journée enthousiastes, énergiques et confiants ; mais, quand la nuit arrive, en faisant l’inventaire de leur journée, ils doutent, s’interrogent et se préoccupent. C’est ce sentiment d’incertitude qui ne remet, pour le moment, en aucune façon la confiance, qu’il s’agit de lever. La tâche est d’autant plus aisée que le projet sur lequel nous pouvons tous être mobilisés est si passionnant et si valorisant. Pour être au rendez-vous de l’histoire.

  Chakib Bensouda. Enseignant universitaire

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