Mohamed Darif : «Il faut repenser le rôle de l’opposition dans notre système constitutionnel»

Mohamed Darif : «Il faut repenser le rôle de l’opposition dans notre système constitutionnel»



ALM : De quelle opposition parlons-nous au Maroc?
Mohamed Darif : De manière générale, lorsque nous parlons d’opposition au Maroc, nous ne parlons nullement de partis ou de formations qui exercent leur action en dehors des institutions, mais en leur sein. C’est-à-dire nous parlons d’une opposition qui participe aux élections et qui ne rejette pas les institutions de l’Etat. C’est un point capital qui fait la spécificité de l’opposition au Maroc.
D’une manière générale, les partis de l’opposition sont ceux qui à la fois ne participent pas au gouvernement et ne soutiennent pas le programme de la majorité. Car, il peut arriver qu’un parti soutienne la majorité sans être représenté au gouvernement. C’est le cas, par exemple, du PJD après 1998 lors du gouvernement de l’alternance. Ce parti soutenait le programme de la majorité via la position du soutien critique qu’il a développé à l’époque. Au-delà des partis politiques, lorsque nous parlons d’opposition nous pouvons également évoquer les centrales syndicales en tant que force politique. Donc, en gros, le critère de distinction se rapporte à l’attitude envers le gouvernement.

Comment expliquez-vous l’amalgame qui existe actuellement entre les partis de l’opposition et ceux de la majorité?
En fait, depuis l’expérience du gouvernement de l’alternance de 1998, nous avons commencé à avoir un amalgame au sujet du rapport majorité-opposition. La date de 1998 symbolise en réalité un tournant décisif. A cette époque, des partis qui ont toujours fait partie de l’opposition sont passés au gouvernement et ceux qui faisaient partie traditionnellement du gouvernement se sont retrouvés dans l’opposition. Ni les uns ni les autres n’étaient préparés à cette mutation. Depuis lors, l’on se pose la question de savoir qui exerce la majorité et qui exerce l’opposition ? Je me rappelle, à l’époque, que lorsqu’on a posé la question aux dirigeants de l’UC: Comment concevez-vous l’opposition et comment allez-vous vous opposer au gouvernement El Youssoufi, les dirigeants de l’UC ont répondu : Nous ne pouvons pas s’opposer à un gouvernement qui applique le programme que nous avons élaboré. Cette réponse rend compte de l’amalgame qui existait et qui existe toujours. C’est pratiquement la même réponse que fait actuellement Mohamed Elyazghi aux membres de son parti qui appellent au retrait du gouvernement. Cet amalgame est dû également à la confusion des concepts. Nous parlons de plus en plus de concept du «soutien critique» et d’ «opposition constructive». Ainsi, les frontières entre l’opposition et majorité ne sont plus clairement définies. Et actuellement, cet amalgame a été accentué.

Ne pensez-vous pas que c’est l’absence d’homogénéité entre les partis de la majorité qui accentue cet amalgame?
Normalement, dans l’ensemble des démocraties libérales, les partis formant la majorité doivent être homogènes. Je ne parle pas du côté idéologique, mais ils doivent au moins partager une vision commune. Or, ce qui se passe aujourd’hui au Maroc entre les partis de la majorité ne reflète pas l’homogénéité requise. L’on voit que l’USFP ne cesse de critiquer le parti de l’Istiqlal. Ce dernier critique à son tour les autres composantes de la majorité. A cela s’ajoute la position du MP qui d’une part fait partie de la majorité mais d’autre part affirme qu’il est engagé dans une alliance stratégique avec le PAM, un parti de l’opposition. Ceci pousse les observateurs à dire qu’une certaine absurdité prévaut sur la scène politique nationale. Je pense qu’il faut repenser le rôle de l’opposition dans notre système constitutionnel.

Quelle lecture faites-vous de la situation actuelle des partis formant l’opposition?
Avant les élections de juin 2009, nous avions une opposition mosaïque. Il y avait trois principales composantes. Le PJD qui constituait la première force, suivi de l’UC et des petits partis de la gauche. Mais après le passage du PAM vers l’opposition, les choses ont changé. Nous avons depuis lors une opposition traversée par des contradictions structurelles. Nous avons actuellement trois grands pôles au sein de l’opposition, le PJD d’un côté, les petits partis de gauche de l’autre et l’alliance PAM-UC. Je parle de contradiction, car les contradictions structurelles entre les partis de l’opposition, notamment le PJD et le PAM, sont plus profondes que celles qui existent entre majorité et opposition.

Quels sont, à votre avis, les points de convergence et les points de divergence entre les partis de l’opposition?
Certes, les points de divergence sont multiples. Je pense, en revanche, que le seul point de convergence qui existe entre les partis de l’opposition, et ma réponse ne manque pas d’humour, c’est qu’ils ne sont pas représentés au gouvernement et que, pratiquement, ils ne soutiennent pas le programme gouvernemental. Il s’agit d’une véritable contradiction structurelle que traverse l’opposition. Nous assistons à une véritable guerre entre le PAM et le PJD. Le PAM estime que le programme du PJD contredit la vision du Souverain et que ce parti a une vision très classique. Le PJD affirme, pour sa part, que le PAM est un parti de l’administration qui vient reproduire les expériences déjà vécues au Maroc. Normalement, l’un ou l’autre parti devait faire partie de la majorité car l’hémicycle de l’opposition ne peut pas les contenir tous les deux.

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