Mohamed Hamadi Bekouchi : «L’intégration profite mieux à la Marocaine qu’à son concitoyen»

Mohamed Hamadi Bekouchi : «L’intégration profite mieux à la Marocaine qu’à son concitoyen»

ALM : Dans quelle mesure la question d’identités et de diversité culturelle des Marocains d’ailleurs occupe une place centrale dans votre ouvrage?
Pr Mohamed Hamadi Bekouchi: Les Marocains d’ailleurs s’installent dans la durabilité et leurs projets de vie se réalisent, et se réaliseront, en très grande majorité hors du Maroc. Qui dit installation durable dit droit à la citoyenneté, par conséquent engagement, pour ceux et celles qui le souhaitent, dans les espaces socio-politiques et culturels des pays d’accueil.
A ce titre, on observe, depuis une décennie, l’arrivée des premiers militants issus de l’immigration marocaine qui gagnent des galons au sein des partis politiques et des ministères. Cependant, la question de l’identité et de la diversité culturelle demeure rattachée, en très grande partie, au Maroc. C’est par la singularité de leur savoir être et leur tolérance, de leur art et de leurs traditionsqu’ils se distinguent positivement des autres immigrés arabes et musulmans.

Pourquoi choisir comme titre «Marocains d’ailleurs, identités et diversité culturelle» ?
Ils sont plus de 5 millions de Marocains aujourd’hui, et en 2020, nous aurons certainement le double. Le titre est pour faire un clin d’œil sur tous ceux et celles d’«ici», car chaque famille marocaine a un parent, 2, 3, voire beaucoup plus qui résident à l’étranger, et ce, généralement dans plusieurs pays. Ce qui me laisse dire que les Marocains d’ailleurs n’existent et ne peuvent intrinsèquement s’épanouir affectivement et culturellement au «Maroc» qu’en relation organique avec ceux d’«ici».

Comment évaluez-vous la politique du Maroc dans sa gestion de la question des MRE?
Objectivement, à souligner les efforts appréciables effectués en ce qui concerne la mise à niveau des consulats notamment la qualité du service, l’augmentation du nombre de navettes maritimes et la réduction de l’attente, l’accueil aux postes frontaliers de la part des douaniers. Toutefois, la démultiplication de départements (Affaires étrangères, Intérieur, Communauté marocaine à l’étranger, Education nationale, Habbous, Conseil consultatif marocain à l’étranger, Fondation Hassan II pour les MRE, Fondation Mohammed V) gérant la question des «Marocains d’ailleurs» produit un cafouillage. Chacun joue sa partition en solo, dans le meilleur des cas : «on fait semblant d’être présents et rien d’autre!» Résultat, le budget alloué est trente fois plus qu’au début des années 1990. Par contre, le Maroc n’a pas de stratégie politique claire à moyen et à long terme. Ce n’est pas un hasard si les programmes actuels n’ont ni queue ni tête. Ce qui est désolant, c’est que beaucoup de décideurs politiques, ministres et parlementaires sont conscients de ce déficit chronique, par exemple dans le domaine des reconstructions identitaires et d’action culturelle en faveur de la diaspora. Nonobstant, on préfère rester dans la réunionnite et un activisme rituel rompant, voire les messes annuelles «ici » comme «ailleurs». En fin de compte, il est nécessaire que les administrations intervenant dans ce secteur se concentrent sur l’essentiel : mettre au placard leurs divergences. Il faut qu’elles visent haut et loin et qu’elles soient en lien avec les attentes et les aspirations des Marocains d’ici et d’ailleurs.

Quelles sont les grandes tendances concernant les Marocains d’ailleurs pour les deux décennies prochaines?
Les nouvelles grandes tendances qui se dessinent sont multiples et assez complexes sachant qu’on est en face d’un ensemble de groupes de croissance et des diasporas dont les objectifs diffèrent, voire s’opposent d’un groupe à un autre. Pour tous, dans une société à économie libérale, c’est d’avoir une qualification prisée et un travail bien rémunéré. C’est par ce dernier qu’on peut se permettre de bénéficier d’un style de vie confortable, de reconnaissance sociale et de pouvoir vivre, en bonne partie, en sécurité. Plus que par le passé, les Marocains d’ailleurs sont des consommateurs actifs. Ils investissent dans l’immobilier pour avoir un chez-soi douillet, dans l’aménagement et l’équipement domestiques ; décor, électroménager, médias et aussi dans le manger et les loisirs. Une fois les deux premiers objectifs atteints, on pensera stabilité et fondation de famille avec une place capitale dans une nouvelle gestion sexuelle des partenaires: On privilégie plus le rapport couple que le simple rapport père et mère, aussi on donne de plus en plus importance à la parité dans les responsabilités financières et l’éducation des enfants. Autrement dit, la prise de décision se fera dorénavant à deux.

Quelles peuvent être les conséquences de cette nouvelle gestion du foyer chez les MRE ?
Le couac qui peut se produire est un accroissement inquiétant de familles monoparentales ; situation subite plus par les mères que par les pères. Dans le même sens, l’isolat social touche aussi énormément des personnes âgées ; dans ce cas, ce sont les hommes qui en pâtissent. Aussi on peut souligner le fait que les prochains regroupements familiaux concerneront en majorité plus d’hommes que de femmes. Ces dernières osent et font leur «marché» comme le faisaient les immigrés hommes dans les années 1970 et 80. Aussi, la femme sera plus sollicitée par des étrangers européens et américains pour le mariage, d’ailleurs l’intégration par le sexe profite mieux à la Marocaine qu’à son concitoyen. Elle a la manière d’imposer son empreinte et les cultures marocaines au sein de son foyer amenant «son» homme à apprécier et à aimer le Maroc. Les unions entre Marocains d’ailleurs se multiplient à l’étranger et très souvent entre partenaires d’Etats différents, exemple : une Marocaine du Canada avec un Marocain des USA, ou une Bruxelloise avec un Lillois.

Et concernant l’exode des intelligences marocaines ?
Idem pour le travail ; pour les intelligences marocaines installées à l’étranger, elles sont invitées à intervenir dans un autre «pays» que le leur, surtout les sur-diplômés. Notons que le noyau dur des intelligences des Marocains d’ailleurs se compose de plus de 300.000. On est passé du travail par le muscle et le biceps au travail intellectuel et cognitif. Plus ouvertement sur les autres étrangers : le Maghreb se construit hors de ses frontières; on trouve le patron d’un restaurant algérien, le gérant tunisien et le chef cuisinier marocain, comme dans les associations : le président marocain, le trésorier tunisien et le secrétaire général algérien. Et cette tendance est présente dans les sociétés TIC, les troupes de musique et bien sûr les mariages mixtes. Aussi des réseaux virtuels existent et s’accroissent et ce dans tous les secteurs de la vie et en rapport avec le Maroc. En permanence, on est connecté «Maroc» par sentiment d’appartenance et de leur amour infaillible au Roi. Ils formeront des lobbies et des influences d’intérêt en faveur du Maroc.

Comment est née l’idée d’écrire cet ouvrage?
Etant moi-même un produit atypique des migrations internationales marocaines ayant vécu les 4/5èmes de ma vie à l’étranger et dans plusieurs régions du monde (Canada, Grande-Bretagne, Suède, Brésil , France), de surcroît, militant social, j’ai eu des responsabilités importantes dans ce domaine, il me semblait naturel de mettre la main à la pâte. Ceci dit, objectivement pour réussir mon travail, je voulais garder une distance vis-à-vis des populations, de leur émotion et de leurs inquiétudes sans être pour autant désengagé ni insensible à leurs conditions de vie et leurs interrogations. J’ai privilégié dans mon approche méthodologie une série d’outils d’investigation et de collectes d’informations, d’analyses et même de concepts. Le contact direct avec les gens individuellement ou en focus m’a été de grande utilité, les entretiens avec les responsables institutionnels des pays d’accueil comme locaux, la lecture des travaux scientifiques sur les diasporas d’autres pays… le tout teinté par ma connaissance de la psychologie et des cultures administratives et politiques des pays d’accueil.

Un ouvrage sur les Marocains d’ailleurs
«Les Marocains d’ailleurs, identités et diversité culturelle» vient de paraître aux Editions Le Fennec. Dans cet ouvrage, Pr Bekouchi voulait ouvrir des pistes de travail sur les Marocains d’ailleurs et les diasporas qui les composent. Cet ouvrage, vendu à 70 DH, est réalisé en collaboration avec le CCME et le ministère chargé des MRE.

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