Octobre 1988 : l’implosion du Polisario

A la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix, c’est l’effondrement du bloc socialiste et de son idéologie caduque en Europe comme au tiers monde.
Le banqueroute du système politique algérien avec l’apparition de la guérilla «afghane» dans le pays et le démembrement de plusieurs Etats africains à cause des guerres civiles et tribales (Ouganda, Mozambique, Libéria, Rwanda, Burundi…) coïncident avec la dissolution du Pacte de Varsovie et la chute du «mur» de Berlin.
Dans une grande mesure produite de la guerre froide et appendice de ce monde en décomposition, le Polisario explose, à son tour, en octobre 1988.
Mais les causes déterminantes de l’implosion du mouvement séparatiste lui étaient implicites : la courte vision, l’intrasigeance et la mégalomanie des ses dirigeants l’ont empêché de voir avec lucidité l’échec de son projet d’Etat indépendant. Le manque de volonté du Comité exécutif (formé par le secrétaire général, Mohamed Abdelaziz et six membres depuis 1976) de soumettre sa gestion aux critiques, à accepter d’autres points de vue…son refus à la rénovation exigée pendant divers congrès et conférences…ont amené le Polisario à un point de non-retour, surtout quant ses dirigeants étaient convaincus d’être les seuls habilités à diriger l’organisation et qu’ils avaient le soutien de l’antenne de la sécurité militaire algérienne (le colonel Nabil, le commandant Mahfoud et le capitaine Bennaser) chargés alors de la «coordination» avec le mouvement.
Autoproclamé «Mouvement de libération nationale», le Polisario a été dans ses débuts (1973-1975) l’expression du mécontentement de certains membres des tribus du Sud du Maroc marginalisés du festin de l’indépendance et de l’opposition à la présence coloniale espagnole à Saguia El Hamra y Rio de Oro, pour devenir après la Marche Verte un instrument de la politique d’Alger dans la région. Dépourvu de la légitimité dont jouissent alors les chefs de tribus, le Polisario proclame un anti-tribalisme socialisant pour justifier le manque de représentativité dans son instance principale que, dans le meilleur des cas, ne représentait qu’une seule tribu des trente existantes dans le territoire revendiqué. A tout cela s’ajoutait la fatigue et la désillusion de la population après de nombreuses années d’exil et de souffrances. Ainsi, à partir de 1986 (VIème congrès), le fonctionnement du Polisario était presque bloqué.

Changer tout pour que rien ne change
A l’été 1988; le Comité exécutif était assiégé par les critiques publiques et privées non seulement de la population mais des cadres civils et militaires et de nombreux membres de son propre Bureau politique (instance inférieure) et de son «gouvernement».
La réponse fut l’éloignement des principaux dissidents de leurs postes et le fait de décrérter couvre-feu total, auquel ces derniers et un nombre important de cadres supérieurs et moyens ont répondu avec une démission collective paralysant toute activité interne, extérieure ou militaire. Un arrangement par le dialogue entre M. Abdelaziz et les chefs de file de l’opposition (Omar Hadrami, Abdelkader Taleb Omar, Mohamed Salem Ould Salek, Abeida Cheikh, Omar Mansour, Hamdi Barray, Mustapha Bouh, Bouchraya Bayoune, Brahim Hakim et Naama Joumani) fut rejeté par l’homme de l’Algérie, par son excellence Mohamed Lamine Bouhali, qui optera à l’instar des militaires algériens par rapport à la victoire électorale du FIS (Front islamique de salut algérien), par la manière forte. A partir de là, le sort de l’organisation était scellé.
Ainsi, et à partir du 17 Octobre 1988, le Polisario déclenchera une répression généralisée dans une tentative désespérée pour maintenir le statu quo. L’état de siège est décrété sur la population des quatre camps et les troupes sont lancées contre leurs propres familles sans défense et isolées du monde extérieur. A l’abri de cette situation, des persécutions massives et synchronisées sont menées dans les campements dans le quartier général de Rabouni et dans les régions militaires supervisées directement par les membres du Comité exécutif et les services algériens. Plus de deux cents cadres civils et autant de militaires et des milliers de femmes, enfants et vieillards, en particuliers du camp de Dakhla -noyau dur de la contestation- sont détenus et ramenés à des dizaines de kilomètres dans le désert pour souffrir d’horribles tortures, interrogatoires, confessions arrachées à coups de fouets et de fer brûlant…Des «foules» furieuses furent lancées contre les dissidents désarmés et d’authentiques chasses aux sorcières en «actes d’autocritiques» publiques au pur style Khmer… Des dizaines de dissidents civils furent exilés dans des régions militaires pour les isoler de la population… Entre octobre 1988 et mai 1989, le Polisario dévora ses fils sans aucune compassion…
Cependant, tout ceci s’est avéré inutile pour freiner la marche de l’histoire. L’ampleur de la contestation s’est étendue de plus en plus; et même dans le Comité exécutif des fissures apparaissent avec la cessation du «ministre de la Défense», Brahim Ghali, considéré pusillanime à l’heure de la répression. Il est remplacé par M.Lamine Bouhali…
Après une tentative manquée de reconstituer sa «légitimité» à travers un VIIème congrès (1989) sous l’état de siège, le Comité exécutif finit par céder au VIII congrès (1991) et s’auto-dissout en créant un «secrétariat national» d’une trentaine de membres représentant le nombre de tribus qu’il considérait importantes, en gardant, bien sûr, le contrôle économique, politique et militaire entre les mains du duo Abdelaziz-Bouhali… Tout a été changé pour que rien ne change… Tentative stérile… l’implosion était un fait.

Un mirage s’évanouit
Le mirage d’une république indépendante s’évanouit après les événements de 1988 et la réalité d’une guerre perdue à l’avance et d’une organisation déboussolée, en marge de l’Histoire, s’impose dans la conscience collective et dans l’esprit de chacun. Parallèlement, l’Algérie se noyait dans sa décennie noire, celle d’une guerre civile atroce. La plupart de ceux qui avaient contesté le viabilité du programme du polisario ont conclu qu’il fallait mettre fin à cette farce grotesque qui était la «Rasd» et ont regagné leur patrie, le Maroc, qui jouissait alors d’une atmosphère de changements démocratiques promus par les initiatives du Roi Hassan II qui, après le cessez-le-feu (1991), appelait à tous les Sahraouis à retourner a la patrie clémente et miséricordieuse et mettait en liberté tous les prisonniers politiques…
Des milliers de familles et d’individus qui ont pu fuir les campements de Tindouf sont rentrés, d’autres originaires de Mauritanie y retournèrent … et la dynamique continue jusqu’aujourd’hui où on assiste à des sorties massives des réfugiés vers l’Espagne et d’autres pays. La révolte de 1988 a dévoilé l’existence d’un système d’extermination jusqu’alors insoupçonné pratiqué par la direction du Polisario depuis 1974 contre toute forme d’opposition ou de différence (politique, tribale et même linguistique).
Les familles des victimes ayant perdu notion de la peur, exigent la vérité sur le sort réservé aux siens disparus dans les prisons ou dans des fosses communes au large du désert de Lahmada. Nombreux «martyrs» furent en réalité des victimes des règlements de comptes, d’autres ont été assassinés ou bien emprisonnés pour «trahison» ou «connivence avec l’ennemie», alors qu’ils étaient de simples contestataires.
De même, on découvre des détournements systématiques d’aides humanitaires et le matériel militaire et roulant perpétrés par des membres de ce qu’on appelait «direction clairvoyante» du Polisario. Pour calmer le rage de la population qui se sent profondément trahie, Mohamed Abdelaziz fait sa «mea culpa» au cours d’une conférence des cadres en 1990 dans les termes suivants : «Au cours de notre longue marche de libération, nous avons commis des erreurs qui ont coûté la vie à quelques frères et camarades pendant leur détention. Je veux qu’on les considère dorénavant des martyrs de la révolution…» Ce qu’il n’a pas dévoilé, c’est le nombre de ces cas, ni combien ont souffert la prison et la torture… ni quelles conséquences et responsabilités politiques et pénales que cela entraînait aux responsables de ces crimes… Pour le Polisario, il s’agit d’un petit détail de l’histoire qu’il aime comparer avec le demi million d’Algériens exécutés par le FLN dans sa guerre de libération.

Pêcher dans des eaux troubles
Délégitimé et mis en évidence par sa base à Tindouf et par de nombreuses organisations internationales et non gouvernementales, dépourvu d’un discours crédible dans la scène diplomatique, impuissant militairement, déserté par des milliers de ses derniers militants, le Polisario lance ses mailles dans les provinces du Sud à la recherche d’une nouvelle base de jeunes qui ignorent sa nature et sa trajectoire interne. Il profite de plus petites lacunes dans la gestion des affaires sosio-économiques, de plus petites erreurs de l’administration dans les villes sahariennes pour déclencher des troubles, secondé par des restes de groupuscules de l’extrême gauche et de la droite nostalgique de l’ancienne métropole.
Bien que cette stratégie est symptôme d’impuissance du Polisario, il est toutefois nécessaire de lui fermer la voie par le biais de la continuité dans la réalisation des grands chantiers, de la construction d’infrastructures, du développement social et économique du Sahara marocain en intégrant et en élevant les niveaux de bien-être matériel de ses habitants dans le cadre de l’Initiative nationale du développement humain lancé par le Roi Mohammed VI et de leur participation effective dans la vie politique et économique au niveau local et régional comme national.
La création et le développement de nombreuses associations des droits de l’Homme par la société civile locale doivent se traduire par une offensive interne et externe pour dénoncer les crimes et les manœuvres du Polisario, d’une part, et agir au sein de différentes couches de la société, d’autre part, pour que la justice sociale et économique et les droits civiques de chaque individu ou groupe social soient respectés et réalisés pleinement. De cette façon on aura mis fin aux chants de sirène provenant de Tindouf et achever l’œuvre initiée par l’insurrection d’octobre 1988.

Par Boullahi El Khalifa
ex-directeur de la radio
du Polisario

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