Parcours d’un patriote : Lahcen Lyoussi, un homme d’honneur

Construite sur le pied d’une montagne baptisée «Ali Bouserghine», Sefrou est une très belle ville au point que certains l’ont comparée au «nid de cigogne». Depuis les hauteurs, cette ville d’un blanc immaculé offre en effet une vue magnifique. D’où son surnom. Sefrou c’est aussi la porte d’accès à l’Atlas même si la ville n’est située qu’à peine 30 kilomètres de Fès.
Cette région de l’Atlas fut sous le contrôle militaire du protectorat, commandée par des officiers français de divers grades. Sauf à être muni d’un laissez-passer délivré par l’administration du protectorat, l’accès à cette zone fut interdit aux Marocains des plaines et des villes. Cet embargo imposé de jour comme de nuit rendait très difficile le contact avec les populations.
Le blocus durera 13 ans, à partir de 1934 jusqu’à la fin de la résistance des tribus de l’Atlas contre l’occupation française. Il faut attendre 1947 pour que la région soit investie sur le plan politique et nationaliste. Comment cela fut il possible? Et qui a mené cette mission pour la première fois préparant le terrain à ceux qui prendront ensuite la relève? Pour la vérité historique et l’honnêteté intellectuelle, c’est Lahcen Lyoussi, caïd à l’époque, qui joua dans le secret total le rôle principal et effectif dans la réussite de cette mission. L’influence qu’il exerçait autour de lui et sa forte personnalité facilitèrent les choses, évitant à la responsabilité qu’il a prise sur lui de s’enliser et d’échouer.
Lahcen Lyoussi fut le pivot et sous son contrôle et ses consignes se déroule la moindre action des groupuscules locaux composés de membres sûrs qui avaient par le passé pris les armes contre les forces d’occupation.
Au début de 1947, M. Mehdi Ben Barka prit contact avec la commission de la propagande et de l’édition du parti, l’informant de la décision du comité exécutif d’envoyer cette commission pour quelques jours en mission secrète chez le caïd Lahcen Lyoussi dans la ville de Sefrou. Pour M. Ben Barka, les membres de cette délégation devaient se préparer pour cette mission tout en insistant sur son caractère confidentiel. Cette délégation comprenait : Mustapha Ben Taki Alaoui, Abderrahim Guedira et Mohamed Tadili, l’auteur de ses lignes. A cette délégation fut adjointe une personne avisée qui compte parmi les amis de Lahcen Lyoussi, chargée de superviser l’action de cette mission. A ce stade, on ne connaissait pas ces tenants et aboutissants, ni le rôle dévolu à cet homme dans le voyage de Sefrou. Cette personne s’appelle Mohamed Benabbès Hakam. En attendant notre départ pour Sefrou, M. Mehdi Ben Baraka nous recommanda la lecture d’un livre précieux intitulé : «Pourquoi les Musulmans ont régressé alors que les autres ont progressé ?» dont l’auteur est Chakib Arsalane. Heureusement, j’avais acheté par pur hasard au marché aux puces un livre rédigé intitulé : Abdelkrim» dont j’ai oublié le nom de l’écrivain français. Bien que l’auteur ait bien dénigré cet homme, il n’en demeure pas moins qu’il a décrit de manière objective ses faits d’armes et ses batailles féroces et héroïques contre les forces aussi bien espagnoles que françaises. Cela confirme si besoin est son intelligence, sa vision, son génie précoce et la force de négociation avec ses ennemis sans jamais perdre de vue la défense des intérêts du Maroc. L’auteur en question a consigné sinon l’ensemble du moins l’essentiel des déclarations du leader Abdelkrim aussi bien aux journalistes qu’aux personnalités qui sont entrées en contact avec lui à l’époque de la Guerre du Rif.
Comme je l’ai déjà précisé, nous fûmes les hôtes de M. Lahcen Lyoussi pendant une semaine. Il organisa pour nous d’innombrables tournées dans les environs de Sefrou avec à la clé des rencontres de certains de ses amis fidèles. Ce déplacement à Sefrou a coïncidé avec le printemps; le climat était clément nous marchions dans la forêt soit à pied soit à dos de chevaux pavoisés de couleurs dorées. Pour le déjeuner, pas moins de trois grandes tables étaient dressées sous la tente caidale. Chaque jour, nous recevions la visite d’un groupe de citoyens issus de la tribu dont nous sommes les hôtes ce jour là. Après le repas, commençait de manière spontanée une conversation à bâtons rompus sur différents sujets. La discussion glissait alors sur le thème du nationalisme, du parti de l’Istiqlal et sa revendication de l’indépendance du Maroc. Il convient de signaler que la moyenne d’âge de l’essentiel des participants à ces réunions dépassait 50 ans. Les autres, une minorité, étaient des jeunes qui, ayant étudié dans les écoles de l’administration coloniale, parlaient un peu français. Ils s’adonnèrent à l’agriculture avec leurs parents et proches après avoir fini leurs études primaires.
À la tombée de la nuit, nous retournâmes à la résidence de M. Lahcen Lyoussi à Sefrou, nous dînions avec ce dernier qui était entouré, tout comme lors du déjeuner, d’une kyrielle de proches et amis fidèles. Puis, démarrent la discussion et l’échange d’idées autour du sujet qui nous préoccupait tous et pour lequel nous étions venus à Sefrou. Il arrivait souvent que nous soyons interpellés. Les réponses aux questions qui nous étaient posées se trouvaient dans l’ouvrage précité de Chakib Arsalane. Des réponses satisfaisantes pour l’auditoire et apaisantes pour son inquiétude surtout qu’il n’avait pas l’habitude d’entendre des analyses aussi pertinentes sur la situation désastreuse du pays et d’être invité à chercher des solutions à même sortir le pays de la crise où il se débattait. Le débat débouchait sur la Guerre du Rif et son leader charismatique Abdelkrim Khattabi. Ce qui nous conduisait à évoquer les batailles les plus importantes qu’il a livrées contre l’occupant ainsi que ses points forts et ses points faibles tout comme l’ampleur des dégâts infligés aux adversaires et les raisons de sa traîtresse défaite. Quant à moi, je venais à peine de prendre connaissance des choses contenues dans le livre précité relatant des événements historiques et le rôle joué par chacun de ses protagonistes.
Toutes ces discussions étaient passionnantes, jamais ennuyeuses, captivant l’attention de nos interlocuteurs. Nous veillions jusqu’à une heure tardive de la nuit le lendemain on rencontrait de nouveaux visages auxquels on répétait le même discours. Nous concluions toujours notre rencontre avec les nouveaux venus par un message sous forme d’un conseil et d’un désir de formation de cellules partisanes constituées de nationalistes libres assoiffés de participer à l’ancrage du Mouvement national dans ces coins du Maroc pour qu’il joue son rôle entier dans la libération du pays de l’emprise de l’asservissement. Nos interlocuteurs buvaient ces directives comme un élixir, montrant une disponibilité sans réserve. Ce fut vraiment une campagne très réussie qui a marqué en très peu de temps l’enchaînement des événements. Pour rendre à César ce qui appartient à César, je dois souligner le rôle avant-gardiste que joua Haj Mohamed Benabbès Hakam dont l’apport a largement contribué à la réussite de notre mission. Il était notre aîné, doté d’une grande capacité d’analyse et de persuasion ainsi qu’une maîtrise des choses qui ravissaient nos interlocuteurs. Quand retentit l’appel du muezzin, il était le premier à se lever pour faire sa prière et présenter celui qui fera office d’imam. Il avait une bonne connaissance des hadiths du Prophète et des adages populaires qu’ils mettaient en avant pour appuyer les différents sujets proposés au débat.

• Extrait du livre de
Larbi Benabdallah
«Mémoires d’un militant»

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