Récit d’une évasion

Récit d’une évasion

J’avais alors 25 ans. J’habitais à Dakhla à l’époque. La colonisation espagnole était toujours de mise. En 1975, la «Taâbia» une vaste campagne de mobilisation, a été initiée par des étudiants universitaires venus de Rabat, de Tan-Tan et de Mauritanie. Le but était de créer des cellules qui allaient par la suite constituer un front dit national sahraoui anti-marocain. Les personnes mobilisées devaient être transférées à Rabouni (QG du polisario). Cette opération concernait tous les «Sahraouis» de toutes les villes du Sud du Maroc ainsi que ceux qui habitaient en Europe. Le départ devait se faire à partir d’un seul et même point, auquel devaient converger toutes les personnes concernées.
Originaire de Aït Baâmrane et venue de Sidi Ifni, je n’étais pas au fait des véritables objectifs de cette mobilisation qui a regroupé plusieurs centaines de personnes. Jusqu’au jour on est venu me chercher à mon tour, me disant que le Maroc allait attaquer les Sahara et qu’il fallait partir pour se protéger. On m’a ainsi pris. C’est un certain Loumour Ouled Senkir, encadrant pour le compte du Front. J’étais alors enceinte et j’avais deux autres enfants à moi qui m’accompagnaient. Le Maroc était entré en effet, mais par des voies pacifiques. Le polisario, tout en menant des attaques, nous faisait croire que c’était l’armée marocaine qui attaquait.
Ils sont donc venus et nous ont dit qu’il fallait partir de nouveau, à bord de camions. Destination : Bir Anzaran. Une fois dans cette région, il fallait continuer à pied.
Nous avons marché pendant Dieu sait combien de temps, sous les tempêtes de sable, les rafales de vents. La nuit venue, une pause s’imposait en attendant l’aube du lendemain. On nous a servi un repas fait de riz et de viande de chameau. Aux réveil, des camions nous attendaient. C’est là qu’on nous a dit que nous nous dirigions vers Rabouni. Arrivés à Mou Driga, nous avons dû y rester pendant plus de deux mois. Face au raids aériens, nous avons dû nous cacher dans les montagnes environnantes. Nous étions également obligés d’y séjourner pendant deux autres mois. Dans l’absence de toute hygiène, les poux qui avaient pris demeure dans nos cheveux ressemblaient plus à des poids-chiches, tellement ils étaient devenus énormes. Ce n’est qu’après avoir subi tout cela que nous avons été transportés à Rabouni.
Une fois sur place, nous avons été mis sous la garde de l’Algérie. C’est l’Algérie qui nous amenait des poids-chiches, des dattes et de la farine. Quelque temps après, le choléra est apparu au sein des campements.
Normal puisqu’il n’y avait ni hygiène, ni suffisamment de nourriture. La chaleur battant son plein à Lahmada, nous avons également été visités par des mouches et des bestioles de tous genres, ce qui a aggravé notre situation. Plusieurs de nos enfants, et les gens âgés, y ont laissé leur vie. Passés deux mois, il a été décidé de nous diviser en «wilayas». Nous avons été transportés dans des camions. Chaque groupe devait rejoindre le camp auquel il appartenait. Moi, j’ai été emmenée au camp de Dakhla. Là-bas, nous étions logés. Une tente faisait office d’hôpital. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne désemplissait pas. D’autres épidémies étaient venues s’ajouter au choléra, qui frappait fort, atteignant toutes les parties de nos corps. Certains d’entre nous avaient les yeux qui pourrissaient. D’autres subissaient sans pouvoir piper mot les diarrhées chroniques dont ils souffraient. C’est dans ces conditions que nous avons été «installés». est venu par la suite le temps de l’encadrement. Tout un chacun devait rejoindre un comité ou une cellule. Chaque comité était composé de 120 femmes. Il y avait 5 comités : la justice, l’éducation, l’industrie, la santé, le Croissant. Mais c’est la cellule, composée de 11 femmes, qui traçait les lignes de conduite. Quand on fait partie de l’un ou de l’autre, il suffisait de se gratter le crâne pour que l’on sache ce qui s’y cache. Pour sortir, il fallait prévenir la responsable du comité et de la cellule. Pour travailler, il fallait leurs autorisations. Même pour avoir le droit de tomber malade, il fallait avertir. Tout le monde était connu de tout le monde. Nous étions en 1977. Cette politique de répression et la sévérité de ce régime n’a pas tardé à susciter des protestations. Elles étaient systématiquement et sévèrement punies.
La peur s’est installée. Le silence était le maître-mot. Des rapports sur les pseudo-avancées militaires du Polisario, émanant de l’Algérie, nous étaient systématiquement lus et commentés. Et nous n’avions d’autre choix que de croire. C’est là où j’ai commencé à me poser des questions. Je me disais que le Maroc est souverain depuis des siècles sur le Sahara et je me posais ces questions: comment était-ce possibles que des gens qui disaient combattre la colonisation espagnole, pouvaient affirmer le contraire ? Sur quoi se basaient-ils ? Mais la répression sécuritaire qui régnait m’empêchait d’aller plus loin dans mes réflexions. Cela pouvait se savoir.
Vous ne pouvez vous confier ni à votre mari ni à vos voisins. Il fallait se garder de parler, même devant sa propre progéniture. J’en étais arrivée à espérer que le Maroc puisse intervenir militairement et nous attaquer. Mourir valait mieux que continuer à souffrir de la sorte. Notre souffrance ne semblait pas avoir de fin. Elle était ponctuée chaque 20 mai par une visite de ce Mohamed Abdelaziz, que l’Algérie transportait au bord d’un hélicoptère dont le bruit assourdissant. C’est là où l’on déroulait le tapis rouge. On était obligés d’assister à ce grand spectacle, où on avait droit à d’interminables discours, faits de promesses et de propagande. Passé ce jour, il repartait là d’où il était venu. Pour nous, c’était le retour à un quotidien aussi amèr que routinier. Jusqu’en 1988, quand une émeute a eu lieu dans les camps. Omar Hadrami, l’ancien responsable de sécurité au sein du polisario, est venu à notre arrondissement et nous a dit que le polisario n’était qu’une chimère et qu’il fallait retourner au Maroc. Mais d’autres voix se sont élevées pour nous dire que ce n’étaient que des balivernes pour démotiver les troupes du front. Nous étions divisés entre deux camps. L’un était partisan du polisario, l’autre commençait à en douter. Je me suis tue. C’est là où les choses devenaient plus claires. A commencer par l’implication de l’Algérie dans cette affaire. Nous n’étions que des figurants jouant dans une comédie montée de toutes pièces par Alger. Le doute s’est installé.
J’ai commencé à parler, à me plaindre, je voulais rentrer et je le faisais savoir. J’ai fini par en avoir ras le bol. Je ne pensais qu’à moi. A part ma petite fille, mes enfants avaient depuis longtemps été envoyés en Libye et à Cuba. On m’a emprisonnée. Sortie de prison en 1992, je me suis mise à réfléchir aux moyens de m’en fuir. J’ai prétendu avoir un calcul dans ma vésicule biliaire. Une façon de sortir du campement et me rendre chez un médecin cubain installé à l’hôpital central. Au moment de descendre du camion qui m’y emmenait, je suis partie. J’avais sur moi deux kilos de dattes et une outre d’eau. Mes deux enfants m’accompagnaient. Je me suis adressée à ma fille en disant qu’on allait nous rendre à un pays appelé le Maroc. Elle a paniqué. Le Maroc est un sujet par lequel on effraye les enfants, auxquels on apprend la haine du pays. Je devais la rassurer. Je n’avais l’intention de trouver ni un travail, ni un logement. Je voulais vivre, serait-ce en demandant l’aumône. Nous avons marché pendant plusieurs kilomètres, dans un froid glacial. J’ai demandé à mes deux enfants qu’on accélère la cadence pour ne pas geler de froid. Jusqu’à une plaine. A un berger, nous avons demandé à boire. On mourait de soif. Nous sommes enfin entrés à Tindouf. Là, on s’est adressé à une dame lui disant qu’on voulait partir au Maroc. Tout en nous demandant de n’en parler à personne, elle nous indiqué l’adresse d’une personne qui assure, clandestinement le transfert des personnes désireuses de rejoindre le Maroc. Nous avons attendu jusqu’à la tombée de la nuit avant d’aller le voir. Je lui ai expliqué. Il m’a demandé de me taire. Nous étions en octobre 1992. Il nous a dit d’attendre deux mois, jusqu’à la fin de décembre. Les mesures de contrôle étaient distraites à cette époque et les gardes-frontières étaient occupés à fêter le nouvel an. J’ai été dans l’obligation de retourner au camp, prenant le même chemin, les mêmes risques.
La date venue, j’ai inventé le même prétexte et suis repartie. J’avais tellement peur de me faire prendre. Le 22 décembre, j’étais à Tindouf. J’ai dû me cacher pendant quelques jours. Le monsieur auquel je m’étais adressé m’a trouvé un endroit où dormir et m’a donné de l’argent. Le 26 du même mois, il est venu me chercher. Dans son camion, je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à bord. D’autres personnes étaient aussi là, avec le même objectif. Avant de démarrer, notre chauffeur a prononcé un bismillah avant de clamer : vive le Roi ! Aux gardes de contrôle des frontières de Bachar, réputés les plus sévères, il avait réservé du thé et des paquets de cigarettes, histoire d’arracher leur sympathie. On est passé. Une pause pour la nuit s’est imposée. Au petit matin, nous avons traversé la frontière séparant entre Beni Ouinif et Figuig. Il fallait marcher par la suite tout en faisant en sorte de ne pas me perdre. La marche se faisait longue, éreintante…mais je ne me suis pas arrêtée. Autour de nous, il n’y avait que le vide, jusqu’au moment où j’ai entendu des chiens aboyer. Espoir. Au fur et à mesure qu’on avançait, une ville planait à l’horizon. J’avais peur que ce ne soit une ville algérienne. Je retrouvé un pack de lait, celui de la Centrale laitière. Aux portes de la ville, une plaque : Figuig. On était au Maroc…

• Propos recueillis par Tarik Qattab
Envoyé spécial à Laâyoune

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