Reportage : Le poids des bienfaiteurs

Les Oujdis ont le sentiment d’être abandonnés. Doublement. D’abord par les pouvoirs publics, ensuite par les personnalités issues de la région installées à Rabat ou ailleurs.
“Elles n’ont rien fait pour la ville qui les a vues naître”, dit-on comme pour balayer le problème d’un revers de la main.
Résultat : la ville a accusé, au fil des années, un déficit considérable dans différents domaines, notamment socio-économiques, alors qu’il était possible dans le temps de doter la région de l’infrastructure nécessaire. Enfant de la région qui a occupé des postes importants dont celui de Premier ministre, Ahmed Osman par ailleurs président du RNI. Celui-ci se défend aujourd’hui en expliquant qu’il était à l’époque “Premier ministre de tous les Marocains” et qu’il ne pouvait pas, par conséquent, privilégier une partie du pays fut-elle la sienne au détriment d’une autre. Un cadre de la région contrebalance ce raisonnement : “ Il y a 15 ou 20 ans, faire du social au Maroc était très mal vu par les autorités. Qui pouvait s’engager sur cette voie sans risque d’être taxé de révolutionnaire ?”
Ce fut une époque. Aujourd’hui la donne a changé. Tous les secteurs sociaux à Oujda sont pris en charge par le mouvement associatif. Là où existe un besoin social, il est comblé par une association. Enfants abandonnés, vieillards, handicapés, non-voyants…
cha-que catégorie défavorisée a sa propre association. La prison civile de la ville a été financée par des bienfaiteurs locaux. Le secteur de la santé obéit à la même démarche. Cette vitalité de la société civile locale, qui compte sur ses propres moyens en affichant une solidarité intercommunautaire volontariste, a été dictée par l’éloignement et l’enclavement dont souffre la région.
Créée en 1988, l’association régionale Angad, dont le président n’est autre que Ahmed Osman, accompagne cette dynamique par des “actions ponctuelles et des programmes sur la durée”. Cette organisation n’est plus seule sur le créneau du social. Tant mieux. Cela crée de la compétition et injecte de l’émulation…
Ce qui frappe cependant à Oujda, au-delà de son aspect de ville indolente mais fière, c’est le nombre des mosquées. On recense quelque 150 dans cette province. Cette prolifération correspond-elle à une recrudescence de piété et à une augmentation du nombre des fidèles ?
“Là n’est pas la question, répond un militant local. Ici à Oujda, nous avons beaucoup de bienfaiteurs qui aiment dédier leur argent à la construction de lieux de culte.”
Président du Conseil des Ouléma, Mustapha Ben Hamza est un homme très respecté, voire vénéré, qui a un poids réel dans la vie régionale. La population y compris les bienfaiteurs lui vouent un culte immense et une confiance aveugle. Elle voit en lui, à juste titre d’ailleurs, une personnalité pleine de sagesse, qui use de son aura pour le bien de la communauté.
La présence d’un Ben Hamza est d’autant plus importante que le courant politique le mieux organisé et le plus en vue sur le plan numérique n’est autre que l’association Al Adl Wal Ihssane de Cheikh Yassine, animée localement par Mohamed Abbadi, ex-enseignant originaire de Nador et établi à Oujda. “ Il y a longtemps que les partis politiques ont déserté le terrain, déclare un observateur de la scène oujdie. Ne possèdent ni force de proposition, ni capacité d’encadrement, ils ne se manifestent qu’à l’approche des élections”.
C’est tout le contraire du mouvement islamiste qui, lui, travaille la société oujdie sans relâche. “ Tout le monde, quelque soit son grade, recrute et embrigade, souligne notre interlocuteur. La section locale de l’organisation de Yassine tient ses rendez-vous à l’heure. Quand il faut se réunir, on se réunit”. Autre mouvement auquel on prête ici une grande influence, celui des Boutchichiyine dont la Zaouia est basée à Madagh à Berkane. Les Oujdis croient même voir la main de cette confrérie soufie dans les nominations de certains hauts fonctionnaires dans la région. On susurre aussi qu’ils peuvent faire et défaire des carrières. Une chose est sûre : les Boutchichiyine ont de plus en plus d’adeptes un peu partout à travers le Maroc. Le chef, Hamza Al Boutchichi, est vénéré plus qu’un saint. Même Abdesslam Yassine, ancien membre des boutchichiyine, continue à faire le pèlerinage de Madagh en vue, pour certains, de “prendre la baraka de la Zaouia” . Pour d’autres, afin de courtiser les partisans de cette école dont il espérait être le leader spirituel après la mort de son fondateur Boumedienne Al Boutchichi. Mais c’est le fils de ce dernier, au grand dam du cheikh, qui est adoubé. Sur ces entrefaites, il entreprendra de créer son propre mouvement, Al Adl Wal Ihssane, sans apparemment jamais renier ses premières amours. Traversée par différents courants souvent contradictoires, la capitale de l’Oriental n’a qu’une seule ambition : sortir de son isolement, compter sur ses propres ressources, pour mieux envisager l’avenir.

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