Rescapé de Tindouf

Aujourd’hui la Maroc : vous avez été détenu dans les camps du Polisario durant vingt-trois ans jusqu’à votre évasion en octobre 2001. parlez-nous des circonstances de votre séquestration ?
Monsieur Rahal : en 1978, date de ma détention, je travaillais en tant que chauffeur de camion-citerne et je me chargeais du ravitaillement en eau de la population civile se trouvant dans la région d’Agrour, une localité située à 15 Km de Zag. Le 11 janvier de cette même année, j’étais en compagnie de vingt-quatre personnes entre civils et militaires lorsque nous avons été surpris par des mercenaires du Polisario qui nous ont séquestrés. Aussitôt arrêtés, nous fûmes transportés dans des camions pendant trois jours jusqu’au camp de détention d’Errabouni. Cette prison ne comptait à l’époque que quelques petites constructions réservées aux gardes, alors que les détenus n’avaient droit qu’à des tranchées creusées dans le sable que les mercenaires appelaient « les abris ».
Vous étiez combien de détenus à l’époque ?
Nous étions environ 450 détenus.
Comment se déroulait votre journée à Errabouni ?
Durant dix ans, nous étions soumis à un régime de travaux forcés. On se réveillait dès la levée du soleil et on nous emmenait dans un chantier où nous devions produire chacun 120 briques. A fabriquer manuellement. En fin de journée, toute personne n’ayant pas atteint ce chiffre était fouettée devant les autres pour donner l’exemple. Le déjeuner, nous le prenions à tour de rôle. Ainsi, des groupes de dix personnes se succédaient dans un endroit précis pour se répartir un plat de riz. Le soir, on nous servait un plat de lentilles chacun.
Après dix ans, qu’est ce qui a changé ?
C’est l’arrivée d’une commission du Comité International du Croissant Rouge (CICR) en 1987 qui a changé notre vie.
Comment ?
Ce sont les conditions de travail qui ont été améliorées. Ainsi, nous ne travaillions plus que jusqu’à 13 heures et nous nous reposions le vendredi. Et c’est grâce à l’arrivée des membres du CICR que les dirigeants du Polisario avaient permis la construction des geôles que vous voyez sur la photo. En plus, et c’est ce qu’il y a de plus important, le CICR, nous avait permis d’établir des liens avec nos familles. Ensuite, il y a eu la libération de 180 détenus. Ce qui avait fait renaître l’espoir chez nous.
Cette première libération, comment s’était-elle déroulée ?
D’abord, le choix avait été basé sur l’état de santé du détenu. Une fois la liste déterminée, les détenus ont été emmenés à la prison « Abraham Serfaty » avant d’être rapatriés. A propos de cette prison, elle a été détruite le lendemain du retour au Maroc de Serfaty.
À quel moment aviez-vous décidé de vous évader ?
J’y pensais tout le temps. D’ailleurs, ma première tentative d’évasion avait eu lieu en 1996. Malheureusement, elle avait échoué.
Parlez-nous de cette première tentative ?
Nous l’avions planifiée à trois. À l’époque, les mercenaires nous enfermaient dans des conteneurs, et grâce à des cisailles nous avions pu y ouvrir une petite fenêtre que nous camouflions pendant la journée. Jusqu’au jour « j ». Ce fût le 11 avril 1996, la veille d’une fête célébrée par le Polisario.
Nous avons quitté le camp de détention à 20 heures et nous nous sommes dirigés vers l’Ouest dans l’espoir d’arriver à la ceinture de sécurité avant que les gardes ne s’aperçoivent de notre absence. Mais, notre calcul était faux, car nous n’avions pas pensé à l’appui que les postes militaires algériens allaient fournir aux mercenaires du Polisario. Ainsi, nous fûmes repérés par un hélicoptère de l’armée algérienne et détenus par la suite à quelques kilomètres de la frontière. Cette tentative, je l’ai payée cher puisque j’avais été emmené à la célèbre prison d’Errachid où j’ai été soumis à la torture et enfermé en isolement pendant une année avant d’être ramené à la prison d’Errabouni.. Ce qui ne vous a pas empêché de récidiver…
Effectivement. En 2001, cinq ans plus tard, je me suis évadé et j’ai réussi à regagner mon pays. Mais cette fois j’avais choisi de le faire le jour. Et c’est le 6 octobre à 13 heures que, profitant de l’organisation d’un festival, je me suis échappé d’Errabouni, sachant que mon absence n’allait être découverte qu’à 19 heures, au moment de l’appel. Après une longue marche, je suis arrivé à un poste de la ceinture de sécurité marocaine : le 43°Bis du sous-secteur Mahbes.
Comment vous avez été accueilli?
Chaleureusement. Je ne pourrais jamais oublier ces moments d’émotion et l’hospitalité des soldats marocains une fois que je leur ai raconté mon histoire. Cette nuit-là, après un dîner avec le commandant du poste, j’ai couché pour la première fois en vingt-trois ans sur un lit.
Monsieur Rahal, vous êtes rentré depuis presque une année, comment vivez-vous actuellement ?
Je dois avouer que depuis mon retour, je vis dans une situation délicate. Je n’ai pas d’emploi et je n’ai aucun autre moyen de subvenir à mes besoins. Et bien que j’ai reçu plusieurs promesses des autorités locales de Safi, aucune n’a été tenue. Je vis donc dans une situation très difficile.

Bio-express
Lamkhantar Rahal Ben Mohamed Ben Abbes est né en 1954 dans la région de Safi. À 24 ans, il fût arrêté par le Polisario le 11 janvier 1978 et emmené dans les camps de détention d’Errabouni, près de Tindouf. Il s’est évadé des camps de concentration de l’ennemi le 6 octobre 2001, soit 22 ans et 10 mois de détention. Identifié par le Comité International du Croissant Rouge (CICR) par le numéro 530-3420-566, il récupère son identité réelle le jour où il se présenta devant le poste militaire marocain de Mahbes. Aujourd’hui, il a perdu toute sa jeunesse et n’a plus qu’un seul espoir : vivre décemment et assister à la libération de ses camarades qui sont encore à Errabouni…

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