Rita El Kadiri: «Le préscolaire n’est pas un luxe»

Rita El Kadiri: «Le préscolaire n’est pas un luxe»

Interview de Rita El Kadiri, directrice générale développement et partenariats à la Fondation Zakoura

L’Action nationale pour l’éducation de la petite enfance en zone rurale (Aneer) a bientôt une année d’existence. Cette initiative portée par la Fodation Zakoura et qui s’intéresse à la petite enfance, a abouti à la réalisation de pas moins de 80 écoles dans les zones rurales. Ce projet est toutefois bien plus ambitieux et vise à l’horizon 2018 la création de 500 écoles préscolaires au profit de 50.000 enfants. Les détails d’Aneer nous ont été dévoilés par Rita El Kadiri, directrice générale développement et partenariats à la Fondation.

ALM : Pourquoi s’être attaqué au préscolaire, qui pourrait-être vu comme un «luxe» au moment où assurer une classe de primaire en soi est un calvaire dans le monde rural ?

Rita El Kadiri : Il faut savoir que depuis une dizaine d’années, dans le cadre du programme «éducation pour tous» du Millenium Development Goals, qui s’achevait en 2015 et qui a été reconduit jusqu’en 2030, le ministère de l’éducation nationale mène des actions pour assurer le primaire pour tous les enfants. Dans le rural, nous avons vu pas mal d’écoles se créer à proximité de la population. Maintenant, en termes de qualité, toutes les écoles ne se valent pas mais une offre éducative est là. Ceci dit, ces enfants intègrent l’école avec des lacunes. Des fois, ils ont déjà un blocage par rapport à la langue (les dialectes diffèrent d’une région à l’autre, ndlr). Aujourd’hui, le cycle préscolaire ne peut pas être considéré uniquement comme cycle préventif mais préparatif également. C’est ce qui fait que quand l’enfant passe une année ou deux en préscolaire, on est d’abord sûr qu’il ne ratera pas le processus d’intégration du primaire, l’école ne lui est plus étrangère, il a moins de blocages psychologiques notamment pour ce qui est de la langue maternelle.
En l’absence d’études qualitatives et efficaces sur le préscolaire au Maroc, l’hypothèse que nous pourrions tous dresser aujourd’hui en nous basant sur ce qui se passe à l’international est que le préscolaire augmente la longévité d’un enfant dans le système scolaire et que l’enfant a moins de chances d’être dans l’échec.

Vous rendez service à un primaire assez défaillant à travers une action préventive alors ?

Tout à fait. Finalement, ce n’est pas un luxe mais un besoin. Il faut également savoir que les zones rurales où l’on s’implante disposent déjà d’écoles primaires. Notre objectif primordial est que 100% des enfants intègrent le primaire automatiquement à l’âge qu’il faut. Si c’est fait, l’enfant est dans le cycle et il y reste. D’ailleurs jusque-là, tous ceux qui sont passés par notre cycle sont encore dans le système. Parfois, quand on n’intervient pas, les parents peuvent rater cette intégration à temps, il peut y avoir du laisser-aller jusqu’à ce que ce sois trop tard. A ce moment-là, l’enfant est  dans le meilleur des cas orienté vers l’éducation non formelle, qui est l’école de la deuxième chance.

Quelles sont les zones dans lesquelles on retrouvera vos écoles aujourd’hui?

Actuellement, sur les douze régions du Royaume, nous couvrons six. On espère à partir de septembre être sur sept régions. Il est important de nuancer toutefois. Dans certaines régions, nous avons une présence sporadique, à raison de deux ou trois écoles sur toute la zone. A partir de la prochaine rentrée, nous pensons mener des actions régionales plus poussées. C’est-à-dire ne pas se généraliser à toutes les régions mais d’abord renforcer notre présence là où nous sommes déjà implantés.  Il est également à noter que dans chaque école, nous avons deux classes (petite et grande section) avec un maximum de 30 enfants dans chacune. Nous travaillons sur des demi-journées et nos vacances sont pliées à la culture du village où nous sommes implantés. Nous ouvrons selon les horaires qui conviennent aux parents et les enfants n’ont pas forcément les mêmes week-ends qu’en ville (les jours du marché) ni les mêmes vacances d’été (le moussem).

Est-il facile de mobiliser votre entourage pour lever les fonds nécessaires à la réalisation de vos ambitions ?

Nous comptons sur la visibilité de nos projets. C’est important d’avoir conscience du niveau de réussite et de la crédibilité d’un projet. Les gens ne nous connaissent malheureusement pas assez alors qu’on existe (la Fondation Zakoura, ndlr) depuis bientôt vingt ans.  Ce n’est pas une tâche facile, le tissu associatif s’est élargi et donc nous frappons tous aux mêmes portes. S’ajoutent à cela les entreprises ayant leurs propres fondations et donc leurs propres actions. Tout cela ne rend pas le fundraising évident. Il faut aller vers des bailleurs qui s’intéressent à la petite enfance et l’éducation primaire… Avoir de bons ambassadeurs qui portent les valeurs et l’esprit de notre action pourra nous être d’une grande utilité.

Qu’en est-il des ressources humaines? Est-il évident de trouver les bons profils ? Recrutez-vous des locaux ?

Nous privilégions bien évidemment les locaux.  Il est de notre devoir de dynamiser l’offre d’emploi en faveur des diplômés chômeurs dans les villages et zones à proximité de l’école. C’est notre priorité d’autant plus qu’il est important que le professeur maîtrise la langue maternelle de l’enfant pour qu’il puisse l’accompagner. Ce rapprochement culturel est important. Maintenant, si le profil recherché n’est pas disponible, nous sommes contraints de recruter d’ailleurs. Vous savez, un dispositif éducatif ne vaut rien sans ressources humaines qualifiées. Pour cela, à la même période du lancement d’Aneer, Zakoura Academy, le centre de formation de la Fondation,  forme pour nous les équipes à même de nous accompagner. Si on considère notre ambition d’atteindre les 500 écoles, ce n’est pas que de 1.000 éducateurs qu’on a besoin mais de l’ensemble des superviseurs, responsables régionaux…. En tout, ce sont plus de 1.200 personnes qui porteront ce projet sur le terrain.

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